Terreur dans les airs, Thomas Hood, 1821

Le court récit que vous allez lire a ceci d’intéressant qu’il doit être l’un des premiers – sinon le premier – à avoir exploré outre-Manche les possibilités dramatiques offertes par le développement de l’aérostation. Il précède de trente années ‘Un drame dans les airs’, l’une des premières nouvelles du jeune Jules Verne, et si rien ne prouve que celui-ci en eut connaissance, on ne peut que noter certaines similitudes d’inspiration. William Pattrick, qui fait figurer ‘Terreur dans les airs’ en ouverture de son anthologie ‘Mysterious air stories’ (1986), explique qu’il fut publié à Londres « dans les premières années du dix-neuvième siècle, quelque temps après que Vincenzo Lunardi ait effectué le premier vol en ballon depuis le sol anglais, à Chelsea, en 1784. L’intérêt du public pour l’aérostation attira l’attention de Thomas Hood (1799-1845), écrivain satyrique merveilleusement inventif, qui connut en 1821 un grand succès en publiant ce texte dans les colonnes du London Magazine. En dépit de ses problèmes de santé et de sa difficulté à joindre les deux bouts, il avait pour se documenter risqué sa vie lors de plusieurs ascensions en ballon avant de rédiger ce conte. »

 

Je tiens l’histoire suivante de la bouche même d’un célèbre aéronaute, qui me l’a confiée à peu près dans les mêmes termes.

J’ai effectué plusieurs ascensions depuis Vauxhall. Lors de l’une d’elles, un gentleman du nom de Mavor devait m’accompagner dans cette petite excursion aérienne. Le moment venu, cependant, ses nerfs durent le trahir, car ce fut en vain que je cherchai des yeux celui qui devait occuper le siège vacant dans la nacelle. Après l’avoir attendu autant qu’il m’était possible de le faire, la foule commençant à s’impatienter, je me résignai à partir seul. La dernière amarre me reliant encore à la terre était sur le point d’être larguée lorsque soudain un individu étrange s’avança et se déclara prêt à me suivre dans les nuages. Il défendit sa requête avec tant de gravité que, m’étant assuré par quelques questions que c’était un homme honorable, et après lui avoir fait promettre qu’il se soumettrait en tout à mes ordres, je consentis à le laisser me rejoindre et remplacer l’absent. Sur ce, avec une impatience et un empressement évident, il monta à bord.

Une minute plus tard, nous nous élevions au-dessus des frondaisons des arbres. Pour rendre justice à mon compagnon, je dois dire que de toute ma carrière je n’avais jamais vu personne faire preuve d’autant de sang-froid et d’équanimité. La brusque élévation de l’engin, la nouveauté de la situation, les dangers réels ou exagérés d’un tel voyage, tout comme les vivats des spectateurs, sont susceptibles de causer quelque agitation ou à tout le moins un peu d’excitation chez les individus les plus solides. L’étranger, quant à lui, semblait aussi calme et à son aise que s’il s’était trouvé installé dans un des fauteuils de sa bibliothèque. Un oiseau n’aurait pu paraître plus serein, ou davantage dans son élément, et pourtant il m’assura, sur son honneur, que jamais auparavant il n’avait quitté le plancher des vaches. Au lieu de trahir la moindre alarme de voir la terre s’éloigner ainsi sous nos pieds, il manifestait un vif contentement dès que je vidais par-dessus bord un de mes sacs de sable. Une fois ou deux, il lui arriva même de m’inciter à me débarrasser de plus de lest encore.

Pendant ce temps, un vent assez léger nous entraînait vers le nord-est. Et comme il faisait un temps délicieux et parfaitement clair, nous avions une vue imprenable sur la vaste métropole et la campagne environnante. Mon passager m’écoutait avec grande attention lui signaler les différents points remarquables que nous survolions, jusqu’à ce que je l’informe machinalement que le ballon allait passer à la verticale de Hoxton. Pour la première fois, l’homme montra quelque nervosité et voulut savoir anxieusement si quelqu’un pourrait le reconnaître à la distance à laquelle nous nous trouvions du sol. J’eus beau lui expliquer qu’une telle éventualité était parfaitement inconcevable, il n’en continua pas moins de murmurer à part lui-même : « J’espère qu’ils ne me verront pas… », quand il ne me priait pas instamment de jeter plus de lest encore.

J’en vins alors à croire que son offre de m’accompagner n’avait été qu’un caprice du moment et qu’il craignait à présent d’être aperçu en si périlleuse position par un membre de sa famille. Et lorsque je lui demandai s’il résidait à Hoxton, il me répondit par l’affirmative, en me pressant, cette fois avec véhémence, de vider quelques sacs de plus. Étant donné l’altitude à laquelle se trouvait déjà le ballon, le sens du vent et la proximité de la côte, il n’en était pas question, mais mon passager ne voulut pas entendre raison. Il insistait pour monter plus haut encore, et devant mon refus catégorique de m’exécuter, il se défit de son chapeau, de son manteau et de son gilet, qu’il jeta par-dessus bord.

« Hourra ! Nous montons ! s’écria-t-il. Mais ce n’est pas assez. »
Sur ce, il commença à dénouer sa cravate.
« Ridicule ! protestai-je. Mon bon ami, calmez-vous… Personne ne pourrait vous reconnaître à cette distance, même avec une lunette.
— N’en soyez pas si sûr, répliqua-t-il assez calmement. Ils voient tout, chez Miles.
— Chez qui ?
— Chez Miles ! À la maison de fous ! »

Dieu du Ciel ! La vérité me foudroya littéralement. Je partageais le frêle abri d’une nacelle, au moins un mile au-dessus de la surface de la planète, avec un aliéné ! L’espace d’un instant, l’horreur de la situation me priva de mes facultés de réflexion. Une brusque et violente crise, une fureur passagère, la moindre lutte à bord pouvait à tout moment causer notre perte et nous valoir l’éternité de la mort !

Le fou, pendant ce temps, enleva successivement chaque pièce de vêtement qu’il portait encore et qu’il lançait aussitôt dans le vide, sans cesser de marmonner : « Plus haut ! Plus haut ! Toujours plus haut ! » L’inutilité de toute remontrance, ou plus exactement la crainte de provoquer chez lui une irritation qui nous serait fatale, m’incita au silence durant ces opérations. Mais jugez de mon effroi lorsque, après s’être débarrassé de ses chaussettes, je l’entendis décréter : « Nous ne sommes pas encore assez haut. Quelques dizaines de miles encore… L’un de nous doit jeter l’autre dans le vide. »

Décrire les sentiments qui m’agitèrent alors serait impossible. Il n’y avait pas que la précarité de ma position pour m’épouvanter mais aussi sa nouveauté. Aucune audace de mon imagination, pas même le plus échevelé des cauchemars, n’avait pu me préparer à une situation si désespérée. C’était tout simplement horrible, horrible ! Paroles, suppliques, remontrances auraient été vaines. La résistance ne m’aurait valu qu’un trépas certain. J’aurais été plus en sécurité dans l’immense Far West américain, à la merci d’un Indien ! À présent, sans que je puisse émettre la moindre objection, il me fallait regarder le dément vider délibérément l’un, puis l’autre des deux sacs de lest qui nous restaient encore. Le ballon réagit naturellement en grimpant avec une rapidité proportionnelle – plus haut, toujours plus haut, à une altitude que je n’avais jamais osé envisager. La terre n’était même plus visible, seule une uniforme couche de nuages s’étendait sous nos yeux. Le monde était perdu pour moi, et je me sentais perdu pour lui à jamais ! Le fou, quoi qu’il en soit, ne paraissait pas davantage satisfait que précédemment et marmonnait entre ses dents d’indistinctes paroles.

« Avez-vous une femme, des enfants ? » me demanda-t-il soudain.
Poussé par un instinct de survie bien naturel, et au prix d’une pardonnable entorse à la vérité, je répondis que j’étais marié et père de quatorze marmots qui comptaient sur moi pour gagner leur pain !
« Ha ! Ha ! ricana le maniaque, dont les yeux plissés étincelaient d’une joie malsaine. J’ai quant à moi trois cents femmes et cinq mille enfants. Et si ce ballon n’avait pas été ralenti en transportant une personne de trop, je serais déjà à l’heure qu’il est auprès d’eux.
— Et… où habitent-ils ? m’enquis-je, dans le simple but de gagner un peu de temps en posant la première question qui me vint à l’esprit.
— Dans la lune ! me fut-il répondu. Et lorsque j’aurai allégé cet engin, je les rejoindrai en un rien de temps ! »

Je n’en entendis pas plus, car soudain, se précipitant sur moi, il jeta ses bras autour de  moi et…

 

© Leo Dhayer, mars 2018.

 

Illustration : Émile-Antoine Bayard, pour la nouvelle de Jules Verne Un drame dans les airs (1851).
Première publication : A tale of terror, London Magazine, 1821.

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