Tante Marie, nouvelle de Georges Eekhoud

Moi aussi, il m’arrive d’avoir envie de raconter des histoires en m’inspirant d’une intrigante photo ancienne, mais je n’ai pas, hélas, l’ébouriffant talent de Georges Eekhoud pour ce faire. Ce texte, repris en volume dans le recueil ‘Mes communions’, est ici tiré du numéro de décembre 1896 de la revue belge Le coq rouge, à laquelle l’auteur collabora activement. Mirande Lucien, grande spécialiste et biographe de l’auteur, nous apprend dans ‘Eekhoud le Rauque’ : « Grâce aux souvenirs de Georges Eekhoud que confirme l’état-civil, nous savons que ‘tante Marie’, Marie Œdenkhoven, est la jeune sœur de sa mère, qu’elle a eu un enfant, mort à l’âge de neuf mois, alors que son filleul, le petit Georges, n’avais pas tout à fait dix mois. Elle a publié un recueil de poèmes sous le titre ‘Poésies, par Marie O’. » Je ne peux que vous encourager à lire ce texte bouleversant et d’une sauvage beauté formelle. Me hasarderais-je trop loin en affirmant qu’on y trouve les accents d’un Genet avant l’heure ?

Homme de sang, de crime, assassin et voleur,
Ta mort à bien des yeux amoindrit ta souillure,
Et moi je toucherais, moi dont la main est pure,
Bien plutôt ta main que la leur !
MARIE O***

Combien de fois, aux heures crépusculaires, ne me suis-je absorbé dans la contemplation de ton lilial fantôme de phtisique, tante Marie, jeune sœur de ma mère, la benjamine de mon aïeule, ma sœur aussi ou mieux ma mère cadette ! Je ne t’aimai que par-delà la tombe, car je ne possède de ton passage corporel sur cette terre que ce portrait peint qui te suggère adolescente au teint nacré, aux yeux profonds, aux noirs cheveux en bandeaux, douce tante Marie à la maladive et poignante beauté des fleurs lunaires et des étangs de minuit.

Quant à ton passage spirituel parmi les hommes, je préserve un souvenir plus puissant encore : ta pensée, ton âme réfléchie dans le miroir sonore des vers !

Aussi combien de fois, après m’être attendri le cœur aux rayons occultes et presque jocondiens des grands yeux bleus de ton image, ai-je retiré de mon tiroir aux reliques les poésies que tu écrivis pour les tiens, pour tes neveux, pour quelques aimés, Ô lettrée sensitive, grande âme délicate qui te consumais de pitié et de justice et qu’acheva de dévorer, plus ardent que la fièvre, le désir éperdu de l’avènement d’Amour.

Oui, je reprends ton touchant petit livre, chère exaltée, et je me récite pieusement ces vers de généreuse révolte et à la fois de pitoyable communion adressés aux habitants d’Anvers la veille d’une exécution capitale.

Ah ! quelle aspiration consolatrice et absolvante vers ce « mourant plein de vie » que tu conjurais dans ta nuit poétique, lointaine veilleuse de l’imminent supplicié !

Que je m’enorgueillis de notre parenté, Ô sainte amie, quand, après avoir flétri les juges, les bourreaux et le Roi, leur chef, lui le dispensateur des grâces qui préféra donner la mort, tu glorifies et consoles la victime : « Je toucherais, moi dont la main est pure, bien plutôt ta main que la leur ! »

Bientôt, à force d’épouser ta haine contre les coupeurs de têtes et de m’assimiler ta tendresse maternelle pour le misérable qui t’inspi­rait pendant sa nuit suprême tes strophes rédemptrices, ces strophes que tu lui envoyais comme les baisers de l’ange des pardons et des divines clémences, je me suis mis à le choyer en ton souvenir, ce supplicié, ton élu ; j’unis dans ma pensée sa pauvre tête ensan­glantée à ton sidéral visage de sainte ; je confonds dans le même culte celle qu’endormait lentement la mort envoyée de Dieu et celui que fauchait la mort sacrilège complice des hommes !

La main de la sainte a touché la main du larron et les lèvres de l’ange prêt à remonter au ciel ont oint le col ensanglanté du patient. Et l’homme proscrit par les hommes m’est devenu aussi sacré que la femme rappelée par Dieu.

Tante Marie, ta charité répare le crime d’Hérodiade, car la tête que tu baisas, au lieu de la faire tomber, tu la défendis, tu voulus en écarter le couperet.

Combien de fois, aux heures crépusculaires, me suis-je absorbé dans la contemplation du lilial fantôme de tante Marie jusqu’au moment où à côté de la pâle apparition surgissait le chef plus pâle encore, le chef exsangue du guillotiné, la tête à la fois exsangue et sanglante.

Et j’ai recherché, dans les archives de l’époque, les moindres mentions de la figure et des gestes de ton protégé, de ton « par­donné », Ô tante Marie, sœur de ma mère, ma mère cadette, tant filialement aimée par-delà la tombe.

Il ne compte qu’un peu plus de trente ans le tragique garçon, élancé, nerveux et puissant, taillé pour atteindre l’âge des patriarches, avec un visage régulier et pensif, à la rose carnation, autour duquel frisonne une flamboyante chevelure rousse qui semble crépiter à l’ardent soleil de juillet tandis que l’infâme char­rette le cahote et le ballotte de la prison jusqu’à la Grand’Place.

Pourquoi ce grand gars au placide visage a-t-il assassiné son camarade de prison, pourquoi l’a-t-il recherché lorsque tous deux avaient fini leur temps ?

Pour le voler, a-t-il avoué lui-même aux juges, et les juges l’ont cru, ou bien ils ont fait semblant de le croire, de peur de toucher à des mystères insondables, faits pour effaroucher leurs couardes morales et leurs ignobles pudeurs !

Quoi ! Le forçat serait allé tuer là-bas ce compagnon, son frère de bagne, pour le dépouiller d’un pécule dérisoire, de quelques maigres sous, alors qu’il abonde de si dévalisables bourgeois dans la grande ville ! Non, les loups ne se mangent entre eux que lorsqu’il n’y a plus de moutons gras dans les parcs et les bergeries !

Mais respectons le silence du supplicié et ne lui demandons pas plus qu’il n’a voulu dire. Il préféra passer pour voleur que de profa­ner des sentiments intimes, et si là-bas, dans les bois d’une pauvre paroisse de sabotiers, il cribla de coups de couteau le visage de celui dont il avait tranché la gorge, du moins n’a-t-il jamais mutilé par une parole indiscrète la mémoire sombre et incendiaire de l’immolé.

Non, certes, ce gars ne fut pas un malandrin bassement et vulgai­rement cupide.

Je l’évoque songeur et réfractaire, sanglé dans ses vêtements de chaloupier et de loueur d’yoles, dans son jersey et ses bragues col­lantes, la visière de la casquette effrontément relevée, perpétuel siffleur, incorrigible baguenaudier, transgresseur absolu.

Les vagues insidieuses, peuplées d’invisibles mais très musicales sirènes, ont dû lui parler de maintes ivresses défendues, et, plus tard, aux heures sédentaires et lâches du pénitencier, les murs, non seulement barbouillés de préceptes et d’emblèmes subversifs mais saturés de fauves et délétères émanations, lui confirmèrent les incantations sournoises des vagues où fleurent les bromes, les iodes et les phosphores qui font monter les viriles sèves et se débrider les passions.

C’est dans son canot même, au bord de la rive, où il cuvait, étendu, l’alcool des libations furieuses, que sont venus le cueillir les gendarmes intrigués par ses ribotes et ses orgies extravagantes.

Se ruait-il dans la débauche en vulgaire bourreau d’argent ou buvait-il pour oublier ?

Et, dans ce cas, quelle chose, quel être ?

Lui seul, ou toi peut-être me le dirait, Ô bouche du portrait de ma sensitive parente !

C’est en plein jour, en juillet, à la saison des cerises, qu’ils ont guillotiné le protégé de tante Marie, ‒ à la saison des cerises, au mois par excellence de la Vie !

A neuf heures et demie, la charrette le trimbala, le cahota, de la prison à la Grand’Place houleuse, noire, suante de foule affriolée et même émoustillée.

Dans ce grouillis, il y avait encore plus de femmes que d’hommes ; il s’y pressait même de toutes jeunes filles. Et pas seulement des mégères et des harpies vomies par les sentines des quartiers sordides, mais beaucoup d’élégantes, des dames et des demoiselles qui, la matinée avançant et le soleil devenant intolérable, déployèrent leurs coquettes ombrelles pour préserver les lys et les roses de leur teint.

On était à la saison des cerises, on criait même le fruit succulent dans la rue ensoleillée…

Et, justement, il se fit qu’une marchande de cerises encore toute mignonne, de douze à treize ans, avait suivi par curiosité, et aussi en flairant une extraordinaire chalandise, la marée humaine qui chassait toujours vers la Grand’Place.

Poussant sa charrette, elle s’est faufilée à travers le remous, et la voilà qui débite à l’envi les bigarreaux sucrés et les griottes agréa­blement surettes.

Une jolie tête séraphique au teint aussi lacté que le tien, tante Marie, aux traits effrayants de sérénité. Et sa voix grêle, son cri guttural domine le brouhaha de la multitude.

Elle cria ainsi le fruit rouge et sapide, elle en vendit par pochées et par jointées jusqu’à ce que de furieuses oscillations dans la compacte cuvée de chair humaine eussent annoncé l’approche de notre misérable ami, Ô tante Marie.

Alors elle se mit debout sur sa charrette et elle suivit d’un regard aigu le sillage d’une autre charrette soubresautant cahin-caha vers l’échafaud, et sur laquelle l’homme, notre homme, se tenait debout, lui aussi.

Au moment où le patient passe devant elle, le soleil semble la confronter avec lui, tant il fait flamber leurs chevelures d’un même roux cruel et aveuglant, la tignasse en partie rasée du plastique condamné et les frisons follets de la petite marchande de cerises. Et comme elle domine, tout comme lui, la houle des têtes hale­tantes, aux bouches bées, une voisine d’impasse qui la reconnaît s’écrie : « Sa fille ! »

Sa fille n’a pas entendu.

Elle n’a pas senti un instant la curiosité du populaire autant que celle des belles dames à ombrelles se porter sur elle ; elle n’a pas même achevé le cri qu’elle jetait machinalement. À présent ses grands yeux clairs d’enfant, ses yeux de froide innocence, mons­trueusement féroces à force de candeur, regardent, regardent, là-­bas, sans émotion, ce que ces milliers de prunelles attendaient depuis la nuit et regardent, regardent, avidement.

L’homme a lestement gravi les degrés de l’échafaud ; il s’avance au-devant de la plate-forme et salue, crâne et presque déluré, à droite et à gauche.

Le carillon entame sa courte ritournelle du quart avant dix heures, un air gai…

Elle regarde, regarde…

Et, pouf…

Avant la dernière note une masse blafarde et rouge, cueillie en un éclair de couteau, a rempli et rougi, là-bas, un grand panier, et l’a rougi d’un rouge plus intense que celui des griottes et des bigarreaux empourprant de leurs luxuriances les paniers de la petite rous­seaude.

Sa fille ! Mais s’aimaient-ils seulement ?

Il est mort sans avoir révélé l’essentiel de sa tragédie et de sa passion…

Il mourut trop crânement pour n’avoir représenté qu’un vil détrousseur de pauvres diables. Sans doute, un plus impérieux et plus fatal mobile poussa son couteau de marin…

Tu sais, toi, son secret, et c’est peut-être ce qui fait plus énigma­tique et plus apitoyé le sourire de ton portrait, Ô tante Marie, et c’est à cette révélation que ton regard doit cette expression jocon­dienne qui m’attire, qui me navre, mais me rend aussi plus passionné de toi et de lui, tante Marie, veilleuse des suppliciés, ma touchante et maternelle initiatrice !

 

 

Source : Gallica.

Un commentaire sur “Tante Marie, nouvelle de Georges Eekhoud

  1. Je comprends ta référence à Jean Genet, et même de multiples références en y pensant un peu plus longtemps, poétique, érotique et morale, Le condamné à mort, les amitiés particulières comme l’on disait alors, et l’enfermement passionnel que la morale contraignait à subir. Et la punition à la fin pour les transgressions de cette morale intolérante et…, je dirais « sadique ». Mais quel crime est plus grand quand il est commis par la morale déguisée en vertu respectable ? Genet le disait en tant que criminel et la Tante Marie en tant qu’innocente.

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