Mille dollars par jour ! par Adeline Knapp, 1893

Une nouvelle chaque mois, ça vous dit ? En prélude et en bonus au numéro deux d’OL’CHAP qui se fait attendre, je suis heureux de pouvoir initier cette formule avec Adeline Knapp, pour la première fois traduite en français avec ce texte. À une question que bien peu se posent ‒ ‘Que vaut l’argent ?’ ‒, l’auteure a le mérite de répondre sans ambiguïté ‒ ‘Rien du tout !’ ‒, non sans une certaine finesse et avec une implacable logique. Il va sans dire que bien plus qu’une contribution au débat actuel sur le revenu universel (ce qui n’aurait aucun sens étant donné la date de publication), cette nouvelle nous invite à faire un pas de côté en réfléchissant à ce que pourrait être un monde débarrassé de ce tyran de papier, le fric roi, pour peu que nous le voulions. Et pour une présentation plus poussée d’Adeline Knapp et de son œuvre, rendez-vous dans ‘La machine récalcitrante et autres fables sociales’, son recueil de nouvelles à paraître en OL’CHAP fin février.

 

« Ce dont nous avons besoin, lança l’orateur du mouvement contre la pauvreté, c’est d’une répartition équitable des richesses. Le maudit rentier, l’aristocrate aux mains blanches, le politicien spoliateur du bon peuple – tous doivent s’effacer ! Nous voulons un partage de l’argent et des fruits de la terre qui fera de chaque homme un être libre et indépendant de son voisin. Alors, seulement, le monde pourra réellement prospérer… Mais cela ne se fera pas tant que nous n’aurons pas mis un terme au fléau de la pauvreté et de la misère, à cette lutte sans fin qui conduit les hommes au désespoir et les femmes à la perdition ! »

À cet instant de la réunion, Carroll Burton murmura à l’oreille de son voisin : « On ferait mieux d’y aller. Dans une minute, il agitera le drapeau rouge et l’affaire tournera à l’émeute anarchiste. Ces meetings se terminent toujours par du grabuge. » Dale, l’ami de Burton, était d’humeur aux railleries pour se payer de l’attention qu’il avait dû prêter aux vociférations de l’intervenant. « Ces types-là ont tous un moyen infaillible pour remettre le monde d’aplomb ! plaisanta-t-il. Et pas un n’est d’accord avec l’autre… Entre nous, la situation est bien meilleure que ces agitateurs voudraient nous le faire croire. On leur donnerait un millier de dollars chaque jour qu’ils ne seraient pas encore contents ! »

Mais Burton n’avait pas le cœur à rire. Sa raison lui dictait à quel point se révélaient spécieux les arguments du représentant du mouvement contre la pauvreté, et combien pouvaient sembler ridicules ses préconisations pour une meilleure répartition des richesses. Ce soir, pourtant, il lui était impossible, comme il l’avait si souvent fait par le passé, d’écarter entièrement le sentiment que la société industrielle moderne ne tournait pas rond. « Ce n’est tout de même pas normal… », marmonnait-il en attendant son tram, après avoir souhaité bonne nuit à Dale.

La voiture d’un célèbre millionnaire, qui passait dans la rue, avait failli renverser un petit vendeur ambulant. Le gamin échevelé poussa un cri aigu de colère à l’adresse du cocher. Pour toute réponse, celui-ci fit claquer son fouet à deux doigts du visage de l’enfant, provoquant les rires des voyageurs en attente de leur rame. « Ces jeunes vauriens ! lança l’un d’eux d’un air blasé. Mieux vaudrait s’en débarrasser avant qu’ils ne deviennent de vrais truands et n’encombrent nos prisons… Quel autre avenir ont-ils ? »

Ce n’est décidément pas normal, conclut Burton pour lui-même, avant de grimper dans le véhicule qui devait le ramener chez lui. Une parfaite égalité des conditions de vie pour tous n’est pas envisageable, mais de si flagrantes injustices ne devraient pas exister dans un pays libre.

Le lendemain matin, il fut réveillé bien plus tôt qu’à l’accoutumée par de retentissantes clameurs sous ses fenêtres. « Tous les crieurs de journaux de la ville se sont donné rendez-vous dans ma rue ? maugréa-t-il en grimaçant. Qu’est-ce qu’ils racontent ? » Il lui fallut tendre l’oreille un moment avant de comprendre : « Demandez le numéro spécial du Leader ! Cinq cents… Tout sur la distribution d’argent ! »

Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna-t-il. Les militants anti-pauvreté auraient-ils gagné leur pari ? Après s’être habillé, il sortit et dirigea ses pas vers le restaurant où il avait pour habitude de prendre son breakfast. Il acheta en chemin un journal dont la une et ce qu’elle proclamait suffirent à le stupéfier.

Pour résumer en quelques mots la nouvelle, à laquelle le quotidien consacrait deux pleines pages aux titres tapageurs, les élus souhaitant lutter contre la pauvreté, majoritaires dans les deux chambres depuis les dernières élections, étaient parvenus à leurs fins en appliquant l’une des mesures qui les avaient fait élire : le partage égal entre tous les citoyens des revenus énormes générés par les mines de Golconda, en Arizona. Celles-ci étant situées sur des terres appartenant au gouvernement fédéral, leurs richesses devaient selon les membres de ce parti profiter au peuple. Grâce à leur influence grandissante, ils avaient réussi à mettre en œuvre ce programme en votant au Congrès une loi instituant une égale répartition parmi la population des sommes fabuleuses accumulées depuis l’ouverture des mines. Bien que la découverte de ce filon d’or ait accru les réserves, l’argent n’en avait pas pour autant circulé plus librement qu’auparavant. De partout s’élevaient des plaintes contre la dureté des temps, tandis que s’amoncelaient dans les salles fortes du Trésor des tonnes de métal précieux. La question de savoir que faire de cette manne était donc devenue de plus en plus pressante, jusqu’à cette décision du Congrès stipulant que tant que les réserves n’auraient pas retrouvé leur étiage habituel, chaque citoyen américain âgé de plus de dix-huit ans, homme ou femme, recevrait quotidiennement en pièces d’or la somme de mille dollars.

Burton lut ce compte-rendu avec incrédulité. Cela paraissait trop grotesque pour être vrai. Mais si cela devait se révéler exact… Sacredieu ! N’était-il pas lui-même l’un de ces Américains appelés à devenir rentiers ? Lui, Caroll Burton, allait recevoir mille dollars chaque jour. Ah ! Si cela pouvait être vrai, songeait-il, quelle aubaine ce serait ! Joe pourrait faire ses études à l’université et ma vieille mère retourner chez elle dans l’Est. Mais au fait… Joe et la mère de Burton allaient eux aussi toucher leur pécule journalier ! C’était trop beau pour n’être pas de l’exagération de journaliste. Et pourtant… Quelle rédaction aurait osé aller jusque là ? Ces mines de Golconda avaient la réputation d’être inépuisables. Il se souvenait avoir entendu un gros financier de la cité affirmer, peu de temps auparavant, que si le gouvernement ne se décidait pas à les fermer bientôt, l’argent deviendrait une drogue qui ruinerait le marché et le capital.

La nouvelle loi fut ce matin-là l’unique sujet de conversation dans le restaurant, même si bien peu y croyaient tant la chose paraissait ahurissante. Plus tard dans la journée, pourtant, des proclamations furent placardées sur les murs et tableaux d’affichage qui levèrent toute ambiguïté. L’acte du Congrès était effectivement passé. Un découpage par secteurs allait être effectué dans chaque cité de chaque comté de chaque état, et dès le premier juin, chaque citoyen américain de plus de dix-huit ans recevrait jusqu’à nouvel ordre, en se rendant au bureau dont il dépendait, la somme de mille dollars chaque jour.

Tôt le matin du jour dit, Burton se retrouva à faire la queue dans une longue file d’attente devant la porte du centre de distribution du Xe bureau, l’une des principales agences bancaires de la ville, dont tous les employés s’activaient à remettre à ceux qui se présentaient à eux des piles de belles pièces dorées.

La foule était particulièrement silencieuse. Burton se demanda d’abord pourquoi, avant de réaliser qu’il participait lui-même de ce silence recueilli que la solennité de l’événement semblait imposer. Les gens prenaient leur or, qu’ils contemplaient un instant, puis ils signaient un reçu et se retiraient sans attendre, certains en comptant furtivement leur nouveau trésor, d’autres en feignant l’indifférence, d’autres, encore, en exultant ostensiblement d’avoir en main ces pièces brillantes qu’ils ne quittaient pas des yeux.

Vint enfin le tour de Burton à qui l’on remit cinquante grosses pièces de vingt dollars. « Vous savez qu’il y en aura autant demain pour vous… », lui indiqua le caissier tandis qu’il signait le reçu. Cette perspective l’emplissait tellement de stupeur qu’il ne put, en guise d’assentiment, que hocher la tête sans rien dire. Il s’écarta ensuite et se mit sur le côté pour observer la foule. Il s’y trouvait des veuves dans le besoin, des jeunes gens des deux sexes tout étonnés de leur bonne fortune, des industriels prospères et d’autres notoirement au bord de la faillite, d’orgueilleux millionnaires, des écrivains, des mécaniciens, des prêtres, des professeurs – chaque classe et chaque échelon du corps social se trouvait représenté parmi ceux qui passaient aux guichets.

Burton se rendit ensuite à son travail, un bureau de courtage dans lequel il passait huit heures et demie de ses journées à aligner des colonnes de chiffres dont il reportait les résultats de page en page, selon un système complexe de « comptabilité à double entrée » qu’il avait appris des années auparavant dans une école de commerce. Tous ses collègues étaient aux anges. Même le coursier, une tête de linotte d’à peine dix-huit ans, était allé retirer son millier de dollars et aspirait déjà à pouvoir remettre cela le lendemain et les jours suivants.

Dans tous les secteurs de l’économie, les affaires connurent un boom retentissant ce jour-là. Des hommes qui, la veille encore, demandaient à pouvoir différer un remboursement venaient régler leur dette rubis sur l’ongle. D’autres, qui n’auraient jamais pu se le permettre auparavant, se mettaient à consommer sans compter. L’argent coula à flots dans tous les commerces. Les gens dépensèrent allègrement, dans une ambiance d’euphorie collective.

Une deuxième distribution, le lendemain, donna une nouvelle impulsion à l’économie locale. « Maintenant, nous allons pouvoir vivre vraiment, se félicita Burton quand il put souffler un peu à la pause de midi. Pour commencer, je vais m’offrir une de ces belles mécaniques que vend Reading afin d’aller me balader à la campagne.
– Oui, nous allons nous payer du bon temps… approuva son voisin, plus tout jeune, qui l’avait entendu. Je n’ai rien vu de tel depuis la ruée vers l’or. Mais cette fois, en toute légalité… »

La journée s’écoula et chacun, dans la joie et la bonne humeur, put se permettre d’acheter ce qui lui faisait envie.

Il est étrange de constater à quel point on s’habitue vite aux bienfaits de l’existence. Carroll alla chercher ses mille dollars au matin du troisième jour sans plus s’en étonner et en se disant même qu’après tout, il n’y avait pas de quoi en faire une histoire. « Je préférerais recevoir ce pactole en un seul versement plutôt qu’au compte-gouttes, se dit-il en fourrant dans une poche l’équivalent de six mois de salaire. Cela m’aiderait davantage à en faire quelque chose. »

Mais ce jour-là, en réfléchissant à sa situation, il en vint néanmoins à prendre une grande décision. « À quoi bon rester ici ? Je n’ai jamais aimé ce travail. Je vais démissionner et me lancer dans une formation en électricité, comme j’ai toujours voulu le faire. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Ce soir-là, avant de rentrer chez lui, Burton se rendit dans le bureau directorial afin d’annoncer son départ. « Vraiment ? s’étonna son employeur. Désolé de l’apprendre. Je pensais moi-même m’arrêter de travailler afin de partir en voyage, et j’avais pensé à vous pour me remplacer. Je suis prêt à vous consentir d’excellentes conditions. » Mais la décision de Carroll était irrévocable. Un électricien-né, comme lui, se devait de saisir cette occasion longtemps espérée de se perfectionner dans son hobby préféré.

Le lendemain, Burton dormit tard mais put néanmoins se préparer à temps pour aller percevoir ses mille dollars en ville. Il dut attendre plus longuement qu’à l’accoutumée qu’un tram se présente à l’arrêt, et il fut surpris de noter que le chauffeur n’était autre que le chef de ligne et qu’un cadre de la compagnie, qu’il connaissait, se chargeait de vendre les billets et de les poinçonner. En lui tendant sa piécette, Burton s’étonna : « Que se passe-t-il, Graham ? Vous avez décidé d’assurer vous-même la conduite des affaires ? »

La plaisanterie fit naître un sourire amer sur les lèvres de l’homme. « On dirait bien, répondit-il sèchement. Cette saleté de rente mise en place par les élus contre la pauvreté va causer notre ruine. Tous nos employés ont quitté leur poste. Pourquoi se fatigueraient-ils à conduire des trams et poinçonner des tickets pour deux dollars et demi à la journée alors qu’ils en gagnent mille sans rien faire ? On ne peut les en blâmer, j’imagine, mais j’aime autant vous dire que le capital va en pâtir. Il faut nous résoudre à faire tourner nos véhicules nous-mêmes ou renoncer à notre franchise. »

Burton dut reconnaître que c’était inquiétant. Il faut que j’aille chez Reading, pour ce vélo, songea-t-il. Ainsi, je ne serai plus dépendant des transports en commun. Ayant retiré son argent, il se rendit à la concession d’un célèbre marchand de cycles assurant la distribution d’un engin de qualité supérieure sur toute la côte du Pacifique. Il fit en chemin une tentative pour se débarrasser de sa monnaie d’or lourde et malcommode à transporter en la déposant dans une banque. À sa grande déception, cela ne lui fut pas possible, car on n’en voulut à aucun guichet.

« Gardez votre or ! lui fut-il unanimement répondu. Nous en avons de telles quantités que nous ne savons plus qu’en faire… Nous ne pouvons ni le prêter ni l’investir, et nous n’avons pas la place pour le stocker. »

Les poches toujours pleines, Burton ne fut pas très surpris, en arrivant à destination, de découvrir le magasin Reading fermé. Une affiche placardée à la vitrine prévenait la clientèle que le propriétaire se retirait des affaires. Je ne peux pas lui en vouloir, songea-t-il, mais quel dommage que je n’aie pas acheté mon vélo hier ! Il me faut trouver un autre agent, maintenant.

Ce fut au prix d’une longue traque qu’il finit par en découvrir un dont l’établissement était encore ouvert. « J’ai vendu tout mon stock cette semaine, lui expliqua le commerçant, et cela ne vaut pas la peine de le reconstituer puisque je compte fermer boutique. De toute façon, j’ai reçu un télégramme de la grande firme de l’Est auprès de laquelle je m’approvisionne m’annonçant que leur production avait cessé, faute d’ouvriers pour faire tourner leur usine. »

Burton se félicita d’avoir réussi à se procurer le dernier engin disponible. Et comme il n’avait que vaguement appris à rouler auparavant, il se rendit en zigzaguant à la brasserie où il avait coutume de prendre ses repas, et où il trouva porte close. « Bigre ! s’exclama-t-il en croisant l’un des habitués du lieu. Tout cela devient inquiétant. J’ai faim, moi !
— Et moi, donc ! approuva l’autre. J’ai moi-même démissionné de mon emploi aujourd’hui. J’ai toujours voulu étudier la médecine. Seul le hasard a fait de moi un charpentier, et je compte bien me venger de lui en rejoignant les bancs de l’université. N’empêche qu’en attendant, j’aimerais bien trouver de quoi manger ! »

Tous deux entamèrent une tournée des restaurants du quartier. Ils finirent par dénicher une gargote qui ne payait pas de mine, où ils purent se rassasier, assis à une table à la propreté douteuse, dans une salle crasseuse où stagnait un air vicié, de café et de quelques beignets. « Je ferme demain, leur annonça le propriétaire, tout sourire, alors qu’ils réglaient leur note.
— Nom d’un boulon ! s’exclama le charpentier. Nous allons tous crever de faim, à ce train-là.
— Oh, non… le rassura Burton avec espoir. Nous pourrons toujours faire notre cuisine nous-mêmes. »

Quelque temps plus tard, il en vint pourtant à en douter. Il cuisinait ses propres repas depuis trois jours et avait dû se nourrir principalement d’œufs durs et de pain, mais ce matin-là, il n’avait pu en trouver et avait dû se contenter d’un dernier œuf et d’un bout de miche rassis trempé dans du lait.

Il faut que je parte à la recherche de nourriture à la campagne cet après-midi, décida-t-il. Mais auparavant, il lui fallait récupérer une double ration de dollars, car pris de dégoût pour ces pièces inutiles, il n’y était pas allé la veille. La banque n’avait pas tardé à lui signifier qu’il était dans l’obligation de venir chercher son allocation quotidienne, qu’il ne pouvait entreposer son or à l’agence, la place leur manquant pour stocker celui qu’on leur laissait sur les bras.

En descendant Market Street, il vit l’un des millionnaires de San Francisco sortir du centre dans sa voiture dont il menait lui-même l’attelage. Sur l’une des banquettes de celle-ci se trouvait un petit cercueil que veillait une femme en pleurs – l’épouse du millionnaire. L’autre occupant était un garçon d’une quinzaine d’années – leur fils aîné. Entre les planches reposait à n’en pas douter la dépouille du bébé du couple et Burton comprit, en apercevant dans la voiture une pioche, une pelle et un rouleau de corde, que la famille s’en allait enterrer l’enfant mort au cimetière. Dans toute la ville, il ne se trouvait plus un seul homme pour accepter de se charger des travaux ingrats. Tous avaient de l’argent à ne plus savoir qu’en faire et aucun besoin de travailler. Le lait étant venu à manquer, une famine s’était déclarée qui faisait des ravages chez les nouveau-nés, sort auquel n’avait sans doute pu échapper le bébé du millionnaire.

Parvenu à l’agence bancaire, Burton récupéra son pécule, qu’il fourra sans façon dans un sac en toile. Il ne fallait plus compter sur la protection de la police, ses effectifs ayant fait désertion en bloc, mais nul ne se serait donné la peine de voler de l’argent. Si ce sac avait contenu du pain, cela aurait été une autre paire de manches… Tous les magasins d’alimentation avaient depuis longtemps été vidés de leurs stocks par les citoyens les plus influents, mais le métal jaune n’avait rien à craindre. Il n’y avait plus une seule boutique ouverte sur Market Street et pas un tram en vue, car depuis belle lurette le service avait été interrompu. Les ferries avaient cessé leurs rotations habituelles et il s’écoulait parfois des journées entières avant qu’un bateau ne passe entre Oakland et San Francisco. Plus aucun train n’entrait ni ne sortait de la ville. En pleine heure de pointe, la rue n’était fréquentée que par des citoyens désœuvrés, hommes et femmes chargés de sacs d’or mais que la faim tenaillait.

« Il faut faire quelque chose, reconnaissaient-ils parfois d’un air sombre. Cette situation ne peut plus durer. »

Dans l’une des rues du sud de la ville qu’il arpentait pour échapper à la vision de la détresse générale, Burton fut par hasard témoin d’une curieuse scène. Un gamin des rues d’allure misérable traînait au bout d’une corde une chèvre sur un trottoir. Un gentleman extrêmement bien habillé venait de l’aborder, et l’enfant lui expliquait qu’il ramenait l’animal chez lui pour l’abattre afin que sa mère puisse le cuisiner.

« Voici mille dollars, proposa l’homme en lui tendant un sac. Ils sont à toi en échange du quart de la viande que tu tireras de la carcasse. » Le gamin eut un sourire effronté. « C’est pour ma mère que j’le fais, dit-il. Pour sûr qu’elle en veut pas, d’votre or. Elle préférer’rait encore un plat de bouffe indienne.
— Attends un peu, reprit le gentleman en le retenant par la manche. Je dirigeais un grand atelier de confection sur mesure. Tous mes hommes m’ont quitté et j’ai dû fermer, mais il me reste du tissu en quantité. Si tu acceptes de traire cette chèvre avant de la tuer et de me donner le lait pour mon bébé, je te confectionnerai un costume de mes propres mains ! » Le garçon jeta un coup d’œil à ses guenilles, avant de reporter son attention sur Burton. « Z’êtes témoin, m’sieur ! lança-t-il. Marché conclu, et cochon qui s’en dédie ! »

Cet épisode fut à l’origine de la grande idée de Burton. En quelques heures, il réussit à réquisitionner un magasin sur Market Street, au fronton duquel il accrocha cette enseigne : « Échange de Services – un bon moyen pour sortir de nos difficultés présentes. »

Il n’eut pas à attendre longtemps ses premiers visiteurs. La ville était pleine de gens inactifs, qui se précipitèrent pour se renseigner sur cette nouvelle idée.

Le premier à se présenter expliqua : « Je possède une maison en chantier que je voudrais terminer. Avez-vous des charpentiers qui cherchent du travail ?
— Que savez-vous faire ? s’enquit Burton.
— Je suis boulanger.
— Seriez-vous prêt à payer en pain le travail fourni ?
— Naturellement, si je peux me procurer de la farine.
— Eh bien moi, je suis meunier ! cria quelqu’un dans la petite foule qui patientait derrière lui. Je veux bien me remettre au travail si cela peut me permettre d’avoir du pain sur la table, mais je n’ai aucune utilité de davantage d’or !
— J’ai du blé à ne savoir qu’en faire dans mes entrepôts, intervint un courtier en grain. Je suis prêt à le mettre à disposition et à me mettre au travail en échange de ma part du pain qu’il servira à fabriquer.
— Quant à moi, s’écria un transporteur irlandais, je serai heureux de pouvoir le conduire à destination, mais ce n’est pas pour de l’argent que je travaillerai. J’ai besoin d’une paire de bottes et de lait pour mon gamin à la maison.
— Du lait ? souligna un éleveur avec amertume. Vous auriez pu en avoir depuis longtemps si j’avais pu trouver suffisamment de mains pour traire mes cinquante vaches et quelqu’un pour le transporter jusqu’ici. Depuis que le gouvernement a provoqué cette foutue fièvre de l’or, j’ai dû laisser leurs veaux auprès de mes laitières.
— Ne me parlez pas d’or ! s’emporta un laboureur en brandissant le sac contenant son allocation journalière. Qui veut encore de cette saleté ? C’est de pain que nous avons faim ! » D’un geste rageur, il jeta sa bourse dans le caniveau, où les grosses pièces de vingt dollars allèrent rouler en scintillant au soleil. Un jeune enfant, attiré par leur éclat, lâcha la main de sa mère pour aller en ramasser une. Toutes les autres demeurèrent où elles étaient tombées – personne n’en voulait plus.

Burton exposa point par point son plan à la foule assemblée devant lui. Ce qu’il proposait, c’était d’instituer une bourse du travail organisée sur le principe de commissions d’échange. Il suggéra que les pièces d’or, désormais si inutiles, soient fondues et transformées en jetons de travail, car dorénavant celui-ci devait devenir le seul étalon. Des reconnaissances de dette, sous forme de bons payables en équivalent travail au cours légal, pouvaient également être institués.

Le système prenait forme au fur et à mesure de son exposé, que venaient enrichir des suggestions jaillies de l’assemblée, où l’on s’enthousiasmait et où les uns et les autres commençaient à croire qu’il serait possible de sortir du bourbier.

« Je veux bien faire mes huit heures à conduire ma rame ! s’exclama un ex-chauffeur de tram. Et j’accepterai mon salaire en jetons pour le pain, le lait et la viande que je mettrai sur ma table.
— Cette viande, je la donnerai volontiers à votre compagnie pour vous, promit un solide boucher. Juste pour que le trafic reprenne. »

Métier après métier, chacun s’exprima, offrant ses services et apportant ses propositions, jusqu’à ce que finalement une voix gonflée de son importance, quoiqu’un peu anxieuse, se fasse entendre. « Et nous, comment nous inscrivons-nous dans ce système ?
— Qui est ce “nous” ? fut-il demandé.
— Les banquiers, les courtiers, les capitalistes, les financiers, » répondit la voix.

Un grand rire collectif s’éleva de la foule des travailleurs rassemblés. « Oh, mais… lança l’un d’eux. Vous pouvez vous aussi joindre votre labeur au nôtre… Dites-nous ce que vous proposez.
— Nous voudrions retrouver notre journal chaque matin, cria l’un d’eux. Nous sommes prêts à travailler pour les imprimeurs et les éditeurs s’ils travaillent pour nous. »

Ainsi quantité de plans furent-ils échafaudés et les rouages de la cité se remirent-ils à tourner. Les cheminées des usines recommencèrent à fumer. Le trafic reprit, et les trams transportèrent de nouveau leurs cargaisons de passagers d’un bout à l’autre de la ville. La grande loi de l’offre et de la demande, enfin correctement appliquée, faisait travailler dans la paix et l’harmonie tous les acteurs de l’industrie. L’exemple s’étendit et la prospérité se répandit dans tout le pays. La nouvelle monnaie fiduciaire suffisait à combler les besoins journaliers de tous les citoyens, car elle était abondée par la seule véritable valeur en ce monde : la puissance de travail de chaque homme et de chaque femme.

Capitalistes et politiciens eurent tout d’abord beaucoup de mal à s’y faire, mais ils finirent par s’y accoutumer et par trouver leur place dans les rouages de cette nouvelle organisation de la production industrielle. Au bout de quelques mois, il n’y eut plus aucune raison pour que l’État fédéral continue de noyer le pays sous un déluge de pièces d’or inutiles. Et comme il devenait évident que ce système avait vécu, on cessa de battre monnaie et l’or ne fut plus utilisé que dans les arts et manufactures. Le travail devint la seule richesse commune, et le travail n’était détenu que par le Peuple.

 

© Leo Dhayer 2017  pour la traduction française

Remerciements : Christine Luce. Illustrations : 1 – Archives du New York Times, 1917 ; 2,3,4 – Lewis Hine (1874-1940).

Titre original : One thousand dollars a day, paru originellement dans le San Francisco Call du 4 juin 1893 (lien ci-dessous), repris en volume dans le recueil éponyme (1894, The Arena Publishing Company).

https://cdnc.ucr.edu/cgi-bin/cdnc?a=d&d=SFC18930604.2.150&dliv=none&e=——-en–20–1–txt-txIN——–1

 

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