L’urgente et nécessaire réhabilitation d’un géant négligé

Une figure tutélaire de la science-fiction. Une œuvre forte et séminale mais très peu lue. Un écrivain admiré de ses pairs mais qui eut bien du mal à vivre de son art. Son entrée dans le domaine public, en 2021, pourrait fournir l’occasion d’une urgente et nécessaire réhabilitation. Pour peu qu’une fausse bonne idée en cours d’émergence dans le milieu des auteurs ne vienne pas remettre en cause les règles du jeu en matière d’œuvres accédant au domaine public.

 

« Il était l’un des penseurs les plus créatifs de notre temps. Son influence sur la philosophie et la science-fiction est incalculable. » (Greg Bear)

« Ses visions d’avenir demeurent source d’émerveillement. » (Arthur C. Clarke)

« C’est tellement magnifique que c’en est presque insoutenable. » (Brian Aldiss)

« Ses œuvres visionnaires constituent une source vive d’idées spéculatives éblouissantes. Lecteur de science-fiction depuis quatre décennies, je n’ai jamais rien découvert qui puisse rivaliser avec la puissance et la fertilité de cet explorateur d’univers. » (Robert Silverberg)

« Son imagination littéraire était presque sans limites. » (Jorge Luis Borges)

« Il n’y eut jamais d’écrivain vaguement comparable à lui, et il n’y en a toujours pas. » (Doris Lessing)

« Il me semble que vous accouchez d’idées que j’ai tenté d’exprimer, bien plus maladroitement, au travers de la fiction. Mais vous êtes vous-même allé beaucoup plus loin, et je ne peux m’empêcher de vous envier pour avoir atteint le but vers lequel je tendais. » (Virginia Woolf)

De qui parlent en termes si élogieux toutes ces signatures glorieuses de nos genres de prédilection ? De leur confrère Olaf Stapledon (1886-1950), l’un des piliers, avec H. G. Wells, de la conjecture romanesque rationnelle au début du vingtième siècle. Romancier auteur de fresques grandioses défiant les limites de l’espace et du temps, Stapledon était un philosophe venu à la littérature à qui l’on n’accorda jamais sa juste place, ni en philosophie, ni en littérature. Si le roman qui le fit connaître (‘Last and first men’, 1930, ‘Les derniers et les premiers’, 1972) connut son heure de gloire, le public ne fit jamais à ce géant le succès à la hauteur de son génie qui aurait pu le mettre à l’abri des soucis du gagne-pain, à tel point que progressivement les éditeurs renâclèrent même à le publier et que certaines de ses dernières œuvres ne purent être éditées de son vivant. En somme, il se pourrait que Stapledon soit un « écrivain pour écrivains », comme il existe des « musiciens pour musiciens » : fondamental, indispensable et séminal mais peu (voire jamais) lu. Ce qui n’en rend pas moins nécessaire, pour l’édification des générations nouvelles comme pour les besoins de l’histoire littéraire, que ses livres soient constamment, facilement et à peu de frais disponibles dans notre langue.

Certes, la prose d’Olaf Stapledon et la nature de son inspiration ne facilitent guère le succès public. On a coutume de dire qu’il ne fut pas un styliste, assertion qu’il serait pourtant prudent de ne lancer qu’après l’avoir lu dans sa langue d’origine. On sait que le problème de la traduction, surtout lorsqu’il s’agit d’une œuvre exigeante et difficile d’accès, se pose aujourd’hui encore avec acuité. C’était bien davantage le cas dans la première moitié du vingtième siècle où le respect dû à l’œuvre s’effaçait devant des impératifs jugés plus stratégiques par les éditeurs. Ainsi en est-il de ce qui est unanimement considéré comme LE chef d’œuvre d’Olaf Stapledon (‘Star Maker’, 1937, ‘Créateur d’étoiles’, 1966), que l’on ne peut se procurer de nos jours qu’à prix d’or dans sa traduction d’origine. D’autres (Gérard Klein, par exemple) ont souligné les défauts, voire les déficiences de cette traduction. Par solidarité confraternelle je n’y reviendrai donc pas, d’autant plus qu’il suffit de comparer la première page de la VO à la première page de la traduction française pour constater qu’il eût été effectivement possible de soigner davantage cette restitution qu’est par nature toute traduction. En ce qui me concerne, pour avoir lu et amplement lu Stapledon dans le texte, je considère que comme tout autre écrivain habité par son œuvre, c’est un styliste à nul autre pareil, autrement dit le créateur d’un style qui n’appartient qu’à lui. Cette petite musique qui s’élève de sa prose tandis qu’il déploie sous mes yeux des panoramas stellaires et temporels à donner le vertige me parle intimement et m’enchante. Pas un styliste, Stapledon ? Encore faudrait-il s’entendre sur ce que l’on nomme le style. Le sien m’est parfaitement perceptible et mêle quatre qualités à mes yeux primordiales : élégance, subtilité, éloquence, humanité.

L’autre reproche habituellement adressé aux romans d’Olaf Stapledon, c’est qu’il ne s’y passe rien, qu’ils manquent d’action, de rebondissements, voire même du plus élémentaire sens de la narration. Pardon ? Voilà un auteur qui prend pour toile de fond l’immensité incommensurable de l’univers et pour échelle de temps l’infinie succession des éons, voilà un homme qui nous narre par le menu l’apparition et la décadence de centaines de civilisations humaines ou extraterrestres, et l’on s’ennuierait à le lire ? Il faut comprendre que Stapledon a employé la forme romanesque qui lui semblait la plus adéquate pour nous narrer ses visions hors du commun et tenter de nous faire partager les méandres de sa pensée à proprement parler métaphysique, à une époque, qui plus est, où le « canon » de la narration n’avait pas encore été fixé et estampillé « clarion workshop » tel qu’il peut l’être désormais. En ce sens, certes, son œuvre n’est pas de notre temps, et le désarroi du lecteur contemporain abruptement confronté à ce fleuve littéraire qui s’écoule selon ses propres lois peut se concevoir. Je réclame pourtant que l’on puisse resituer ces œuvres d’autrefois ­‒ celles que publient Le Novelliste, ou Baskerville, ou ArchéoSF, ou Lingva, et tant d’autres ‒ dans leur contexte, et de ne pas juger de leur « valeur » en fonction des critères que l’on applique au tout venant des publications récentes. Certes, l’accès à ces œuvres réclame du lecteur un effort supplémentaire, mais pour peu qu’il y consente, quelles satisfactions et quelles découvertes attendent celui-ci ! Un minimum de tolérance pour l’inhabituel, de curiosité pour ce qui dérange et d’esprit d’aventure, est-ce trop demander à des amateurs qui ont pour credo le « sens of wonder » ? Moi aussi, je ne crache pas de temps à autre sur un bon page-turner dans lequel je n’ai qu’à me laisser embarquer et roulez jeunesse ! Pour autant, il ne me viendrait pas à l’esprit de faire à Homère le reproche que, décidément, son ‘Odyssée’ est à périr d’ennui.

Une nuit que j’avais goûté l’amertume de vivre, je m’en fus m’isoler sur la colline. La sombre bruyère entravait mes pas. En contrebas, dans la vallée, s’alignaient les réverbères des faubourgs. Les fenêtres aux rideaux fermés semblaient autant d’yeux clos sur une vie fantasmée. Le rayon perçant d’un phare pulsait sur l’horizon, au niveau de la mer. Et au-dessus de moi : l’obscurité.

Je distinguai notre maison, petit îlot pris dans les âpres et tumultueux courants du monde. C’était en cet endroit que depuis quinze ans nous deux, si différents par nature, mûrissions pour nous-même et l’un pour l’autre, nous soutenant mutuellement et nous enrichissant dans une parfaite symbiose. Ici, jour après jour, nous organisions-nous dans nos différentes tâches et nous racontions-nous les curiosités et les petites vexations de la journée. Ici les lettres s’empilaient-elles dans l’attente d’une réponse, et les chaussettes dans celle d’être reprisées. Ici nos enfants, surgissement de vies nouvelles, étaient-ils nés. Ici, sous ce toit, nos deux existences, parfois récalcitrantes l’une envers l’autre, s’étaient unies pour n’en plus faire qu’une, plus vaste et plus consciente que celles que nous vivions séparément.

Tout cela était sans doute bel et bon mais ne nous épargnait pas l’amertume. Celle-ci ne trouvait pas uniquement son origine autour de nous mais pouvait naître aussi dans notre intime cercle magique. Ainsi était-ce l’horreur que m’inspirait notre propre futilité, et pas seulement celle que faisait naître en moi ce siècle délirant, qui m’avait fait rejoindre la colline.

Nous nous hâtions sans fin d’une minuscule urgence à une autre, pour un résultat invariablement ridicule. Peut-être avions-nous fait fausse route depuis le début ? Vivions-nous, pour ainsi dire, sur de fausses prémisses ? Et plus particulièrement, ce partenariat établi entre nous,  ce pivot apparemment inébranlable qui nous permettait d’agir et d’exister, n’était-il après tout qu’un infime mais tenace remous de complaisant confort domestique, sans signification ni profondeur, agitant inutilement la surface du grand flux ? Nous étions-nous finalement fourvoyés ? Derrière ces fenêtres occultées, ne vivions-nous comme tant d’autres que dans un rêve ? Il ne peut y avoir d’êtres sains dans un monde malade. Or, menant nos petites vies principalement à l’aveugle, rarement en toute connaissance de cause et dans une ferme intention, nous étions tous deux les produits d’un tel monde.

En 2021, tous les livres d’Olaf Stapledon entreront dans le domaine public en France, c’est-à-dire qu’il sera possible à n’importe quel éditeur de les publier sans avoir à verser de droits d’auteur. Cette échéance pourrait être l’occasion de réhabiliter cet auteur d’une importance historique indéniable, de remettre en lumière son œuvre pionnière, en publiant de nouveau ses principaux  romans, de préférence dans des versions restaurées ou dans de nouvelles traductions. Prendre un tel risque financier, pour des livres par nature difficiles à vendre et à rentabiliser, n’est souvent concevable que lorsque ceux-ci entrent dans le domaine public. C’est ce que fera l’association Flatland, dont c’est précisément l’objet, en éditant une nouvelle traduction de ‘Star maker’ signée par le rédacteur de ces lignes, et dont l’incipit, en guise de teaser, est reproduit en citation sur cette page. Dans ce contexte, il me faut préciser que je suis personnellement totalement opposé à une idée qui est apparue dans la mouvance de #payetonauteur : celle de taxer les livres du domaine public au profit des auteurs vivants. Il me semble que c’est le type même de fausse bonne idée qui ne permettra en rien de rendre plus rentable aux auteurs l’exercice de leur métier, qui achèvera de leur aliéner une bonne partie de ceux qui ne voient en eux que des profiteurs, et qui pourrait faire en sorte que bien des auteurs plongés dans l’oubli le demeurent à jamais. Il est d’une évidence criante que ce que l’on nomme « la chaîne du livre » est dysfonctionnelle, mais ce ne sont pas quelques bricolages de fortune aux effets secondaires néfastes qui permettront d’y remédier. Si le modèle économique du monde de l’édition ne permet plus à ceux qui en sont les principaux artisans de vivre correctement, il est à revoir de fond en comble, mais c’est à ses acteurs mêmes de s’y consacrer et d’y veiller, et l’on ne gagnera rien qu’une réputation plus déplorable encore en faisant les poches des lecteurs ou en attendant tout de l’État (qui s’honorerait pourtant à mettre en place une politique de soutien à tous les créateurs de ce pays). Le domaine public est le domaine public, point final. Il intervient en France soixante-dix ans après le décès de l’auteur, et c’est bien suffisant. Toute œuvre accédant au domaine public n’appartient plus qu’au public, et toute forme de taxation sur celle-ci, pour quelque cause que ce soit, ne saurait été interprétée que comme une spoliation. Les œuvres du domaine public n’appartiennent qu’au public et ne peuvent être taxées au profit des auteurs. N’est-ce pas l’évidence même ? Il est de l’intérêt de tous les auteurs de le comprendre et de l’accepter. Ne nous trompons pas de combat.

Leo Dhayer

 

Illustration : Portrait d’Olaf Stapledon, National Portrait Galery

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