‘Le Travail’, un autre poème de jeunesse de Lermina

À la demande générale, je ne résiste pas au plaisir d’extirper cet autre poème du jeune Jules Lermina (1839-1915) des entrailles de Gallica où il croupissait. Moins intimiste que le précédent, plus lyrique (et même, à la limite, métaphysique – quelle horreur !), il révèle en alexandrins une autre facette de ce sacré bonhomme que vous n’avez pas fini (autant vous prévenir) de croiser dans les parages.

 

Lorsque dans l’infini, Dieu, qui songeait, voulut
Créer un monde, où comme en un livre se lut
Sa grandeur, il leva la main et la Genèse
Bouillonna, comme sort l’airain de la fournaise.

Mais, devant l’œuvre immense arrêtant son effort
Un instant, Dieu rêva : par quel levier le maître,
Animant le néant, allait-il créer l’être ?
Tout de rien ! L’existence à tirer de la mort !

Partout l’inconnu vague où flottent des chimères,
Comme vont dans la nuit les nefs sans gouvernail ;
Mais le maître, appelant à lui les Forces Mères,
Sentant ce qu’il fallait, dit : « sois créé, Travail ! »

Quand le Travail vivant, le front ceint d’énergie,
La main sur un marteau, le pied chaussé de fer,
Promenant son regard sur cette léthargie,
Debout, jeta ses cris : « À l’ouvrage ! » dans l’air ;

Quand, de son doigt touchant les masses infécondes,
Il leur eut dit : « Marchez ! Levez-vous ! Je le veux ! »
Alors on vit courir un frisson sur les mondes,
Comme un fluide fait frissonner les cheveux !

Alors l’astre marcha son cercle infatigable,
Alors la mer roula son flux et son reflux,
Alors le vent courut, alors courut le sable,
Tous océans nouveaux qui ne s’arrêtaient plus.

Le néant s’animait ! Sous le travail, la vie
Dans ses flancs palpitait : qui donc vous a parlé
D’une flamme qu’un homme au ciel aurait ravie ?
Le travail est le feu que nous avons volé !

Mais, lorsque son effort contre la masse inerte
Se dressait et luttait comme un athlète, encor
La masse retombait, froide sombre et déserte,
Et sur elle marchait de ses deux pieds la Mort.

 

II.

Corps à corps, ils luttaient, la lueur contre l’ombre,
Le beau contre l’horrible ! Ô combats inconnus !
Des cadavres tombaient, formant, dans la nuit sombre,
Pour monter au sommet une marche de plus !

D’autres venaient, foulant les corps de ces victimes
Qui frissonnaient de joie en ressentant qu’ainsi,
Par eux, on approchait plus près des hautes cimes
Où la Science un jour dira : « C’était ici ! »

Le métal est inerte et garde son mystère !
« Parle-moi ! » lui disait Archimède ; il parla !
« Parle-moi ! » répétait Galilée à la terre ;
Et le livre des cieux pour lui se déroula.

Mais il est bien scellé ! Tout autour l’Ignorance
A placé des suppôts ! Les verrous sont d’airain,
Et le plus enhardi s’arrête quand il pense
À ce que ces tombeaux ont bu de sang humain !

Sur les créneaux, la nuit, on voit passer, sinistres,
Des ombres qui s’en vont poussant un faible cri,
Platon, Ramus, Owen, ces solennels ministres
Qui s’en vont en cachant leur front qu’on a meurtri !

À l’assaut ! À l’assaut ! C’est notre destinée !
Car nous voulons savoir, vivre : place pour tous !
Et faisons reculer l’ignorance étonnée,
Et que ses vils agents pleurent à nos genoux !

Alors, Travail, alors ayant rempli ta tâche,
Digne de ton repos, né de la liberté,
Tu cesseras enfin ton labeur sans relâche
Et tu regarderas grandir l’humanité.

 

Source : Les Olympiades, Album de l’Union des Poètes (IVe Olympiade), chez André Rigaud libraire-éditeur, 1862.

Illustration : Edward Frederick Skinner (1865 – 1924), File cutters (1917), document ARTUK.org.

 

4 commentaires sur “‘Le Travail’, un autre poème de jeunesse de Lermina

    1. As-tu entendu palpiter tous les cœurs dressés sur FB ? La demande générale pulsait rouge, je t’assure ! 😀 (c’est une drôle d’affaire ces réseaux communicants : mes histoires tombent à plat, on préfère mes ballons roses pour y mettre un peu de cœur et une petite parole. 😉 )

        1. Je pratique l’art de la divination pour interpréter les rares réactions, c’est aussi de la météo incertaine. 🙂

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