Kallocaïne redux (suite)

Reçu aujourd’hui un exemplaire du cinquième tirage de ‘Kallocaïne’, avec une quatrième de couverture remaniée. Au dixième, c’est promis, j’arrête de compter… Pour fêter ça, cadeau, une des scènes capitales du roman

 

À l’issue d’un interrogatoire particulièrement éprouvant – le premier jour, qui plus est, juste avant la pause de midi –, celui d’un vieil homme qui délirait à propos d’envies de meurtre, bien qu’il n’en eût jamais commis et n’en commettrait probablement jamais, je ne pus m’empêcher de laisser libre cours à mon désarroi. En me tournant vers Rissen, je m’excusai de la piètre qualité de mes cobayes, même si je n’y étais pour rien.
« Vous vous imaginez vraiment qu’ils ne sont que des brebis galeuses ? me demanda-t-il tout bas.
— Eh bien… ils ne sont pas tous des meurtriers potentiels, reconnus-je. Mais tous me paraissent plus pitoyables qu’il n’est acceptable. »
Je m’étais attendu à ce qu’il m’approuve. Cela m’aurait permis de décompresser un peu et de relativiser autant que possible cette pénible situation. Mais en réalisant qu’il ne partageait pas mon dégoût, celle-ci n’en devint que plus désagréable. Nous n’en avons pas moins poursuivi notre conversation en nous rendant au réfectoire.
« Acceptable, dit Rissen en écho. Oui, bien sûr… » Puis, en changeant de ton comme de sujet, il ajouta : « Vous pouvez vous estimer heureux que nous n’ayons pas rencontré de saints ou de héros plus “acceptables” à vos yeux. J’imagine que j’aurais alors été moins convaincu. Pour autant, il ne nous a pas été donné non plus d’interroger de véritable criminel.
— Et le dernier ! objectai-je. Le tout dernier, qu’en dites-vous ? J’admets qu’il n’a commis aucun crime, et je suppose qu’il ne se livrera jamais à aucune des mauvaises actions qu’il mijote, vieux comme il est et coincé dans ce Foyer. Mais imaginez qu’il soit plus jeune et qu’il ait davantage d’opportunités pour transformer ses désirs en réalité ? Dans un tel cas, ma kallocaïne se révélerait d’un grand secours. Grâce à elle, on pourrait anticiper et prévenir bien des horreurs qui vous tombaient jusqu’à présent dessus sans prévenir et sans qu’on les ait vues approcher.
— À supposer qu’on l’utilise sur les bonnes personnes, ce qui n’a rien d’évident, car vous pouvez difficilement envisager d’interroger tout le monde…
— Et pourquoi pas ! Pourquoi pas tout le monde ? Je sais que c’est un rêve lointain, et pourtant… je vois venir le temps où un candidat à un poste sera soumis à un interrogatoire sous kallocaïne, comme il l’est déjà à des tests psychotechniques aujourd’hui. De cette manière, sa compétence pourra être établie aussi sûrement que sa valeur personnelle. J’irais même jusqu’à prévoir à terme un examen annuel pour chaque camarade-soldat.
— Vos plans pour l’avenir ne manquent pas d’ambition, reconnut Rissen. Mais cela nécessiterait une trop vaste organisation.
— Vous avez tout à fait raison, mon Chef. Il faudrait pour cela créer une nouvelle administration, servie par des hordes d’employés qui seraient nécessairement soustraits aux secteurs productif et militaire actuels. Avant qu’une telle innovation puisse voir le jour, il nous faut parvenir à ce bond démographique que la propagande appelle de ses vœux depuis des années mais que nous ne voyons toujours pas venir. Peut-être devrions-nous placer nos espoirs dans une grande guerre de conquête qui nous rendrait plus riches et plus productifs ? »
Rissen secoua négativement la tête.

« Vous n’y êtes pas, dit-il. Dès que votre plan sera apparu comme le plus urgent de tous, le plus nécessaire, le seul à pouvoir juguler notre peur irrépressible – je dis bien : irrépressible –, alors je vous garantis que votre nouvelle administration sera créée. Il nous faudra sans doute pour cela rogner sur notre niveau de vie, intensifier les cadences de travail, mais cette grande et magnifique sensation de sécurité intégrale compensera sûrement tout ce que nous pourrions y perdre. »

J’ignorais s’il était sérieux ou s’il se moquait. Tout d’abord, je faillis pousser un gémissement de consternation à la perspective d’une nouvelle dégradation de nos conditions d’existence. (On se montre si ingrat, songeai-je, si prompt à l’égoïsme et à la complaisance envers soi-même, alors que l’enjeu est tellement plus capital que la satisfaction de quelques plaisirs personnels…) Dans un deuxième temps, je me sentis flatté de l’importance que ma découverte pourrait prendre un jour. Mais avant que j’aie pu répondre, il ajouta en changeant de ton :
« Ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est que le dernier vestige de notre vie privée disparaîtrait.
— Eh bien, cela ne serait pas un mal ! lançai-je gaiement. La collectivité pourrait ainsi investir l’ultime recoin où des tendances asociales pouvaient se tapir. De mon point de vue, cela signifie simplement l’avènement de la communauté intégrale.
— La communauté… » répéta-t-il lentement, comme s’il en doutait.
Je n’eus pas le loisir de répliquer. Nous avions atteint les portes du réfectoire et nous dûmes rejoindre nos places à des tables différentes. Nous ne pouvions nous arrêter pour achever notre conversation, en partie parce que cela aurait éveillé la suspicion, mais aussi parce que nous ne pouvions entraver le flot humain pressé de se restaurer. Cependant, en allant m’asseoir, je m’interrogeai sur le ton dubitatif qu’il avait employé et qui m’irritait.
Il ne  pouvait ignorer ce dont j’avais voulu parler ; elle n’était pas une improvisation de ma part, cette notion de communauté. Chaque camarade-soldat, dès la plus tendre enfance, apprenait à distinguer le plus bas et le plus haut stade d’organisation de la vie. Le premier, primitif et indifférencié, était celui des animaux unicellulaires et des plantes. Le second, élaboré et hautement différencié, avait le corps humain, avec sa complexité fonctionnelle, pour parfait exemple. On inculquait également à chaque citoyen qu’il en allait exactement de même pour les sociétés. Le corps social avait évolué, passant au fil du temps de la horde inorganisée et sans but au système le plus hautement complexe et organisé de tous : l’État Mondial que nous connaissions. De l’individualisme au collectivisme, de la solitude à la collectivité – tel avait été le parcours de cet organisme géant et sacré dans lequel chaque individu était une cellule n’ayant d’autre fonction que servir l’ensemble. Un camarade-soldat à peine sorti du camp de jeunesse savait tout cela, Rissen ne pouvait donc l’ignorer. En outre, il aurait dû également appréhender – ce qui me semblait limpide – que la kallocaïne constituait une étape essentielle dans ce processus, puisqu’elle élargissait le cercle de la communauté en y intégrant les caractéristiques les plus secrètes de l’être humain jusque là cantonnées dans la sphère privée. Ne comprenait-il vraiment pas quelque chose d’aussi logique, ou ne voulait-il pas le comprendre ?
Je jetai un coup d’œil en direction de sa table. Courbé sur sa soupe, il la touillait de sa cuillère d’un air absent. Tout chez Rissen me dérangeait pour des raisons que je ne parvenais pas à cerner tout à fait. Sa bizarrerie ne s’expliquait pas seulement par le fait que sa conduite différait de la norme, jusqu’à l’étrangeté, mais également d’une autre manière indistincte dans laquelle j’appréhendais un vague danger. Je ne savais pas encore lequel, mais l’attention que je portais de mauvaise grâce à ses moindres faits et gestes ne visait qu’à le déterminer.

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