Kallocaïne en tirage limité hard-cover hors commerce

C’est un chouette volume relié sous jaquette quadri pelliculée, tiré à une soixantaine d’exemplaires. Vous ne le trouverez nulle part en librairie, car l’éditeur en a fait un tirage limité hors commerce destiné à récompenser les souscripteurs d’une de ses opérations promotionnelles. Outre le contenu intégral de l’édition courante, on y trouve la traduction inédite d’un article de Karin Boye intitulé ‘Les grands livres de mon enfance’ et un portrait photographique de l’auteur. Venir vous le présenter ici n’est pas pur sadisme de ma part. Je tenais simplement à ce qu’il en reste une trace quelque part, mais également à partager avec vous un extrait du bonus qui ne reparaîtra sans doute pas ailleurs avant plusieurs années.

 

Min barndoms roliga böcker (Les grands livres de mon enfance) est un texte autobiographique écrit par Karin Boye au cours du premier semestre 1921 (elle avait donc vingt et un ans et n’avait pas encore publié son premier recueil de poèmes, Moln, qui ne devait paraître qu’un an plus tard). Il a connu une première publication en 1943, dans le numéro 6 du magazine littéraire de la maison d’édition Bonnier, et une seconde en 1949 dans le dernier volume (Varia, tome 11) de ses œuvres complètes chez le même éditeur.

L’auteur y recense et commente les principaux livres qui ont marqué ses débuts de jeune lectrice et sa découverte émerveillée du monde de la lecture et de la fiction. Ce document a ceci de précieux qu’il offre un aperçu des années de formation intellectuelle de l’auteur de Kallocaïne, ainsi qu’une plongée dans ce qui faisait l’ordinaire d’une jeune fille de bonne famille bourgeoise en Suède au début du vingtième siècle. C’est également l’occasion, pour un lecteur français, de découvrir quelques auteurs et illustrateurs suédois peu connus dans nos contrées.

(Merci à Christine Luce pour la galerie de photos.)

« À peu près à la même époque (je devais avoir dix ans), je me souviens d’un événement dont je ne parviens pas, aujourd’hui encore, à expliquer le puissant effet qu’il produisit sur moi. Une nuit que j’étais allongée dans la nurserie, j’entendis par la porte ouverte de la chambre de mes parents mon père lire un dialogue à haute voix à ma mère. Il s’agissait de Spåmannen de Heidenstam (1), ce que j’ignorais alors. Le souffle coupé, je guettais chaque mot. Il était rare qu’un passage me fasse si forte impression. Certes, la teneur mythologique de ce texte n’était pas pour me gêner ‒ je m’étais rapidement familiarisée avec la mythologie ­‒, mais j’ignore encore ce qui me permit à ce point de me l’approprier. Ce fut en vain que je cherchai ensuite à mettre la main sur le livre dont il était issu. Durant une année, je fouillai les rayonnages de la bibliothèque de mon père sans le trouver. Mais pendant tout ce temps, je m’en rappelais mot pour mot les paroles et tremblais comme devant un autel en y songeant. Inscrite en moi était la scène au cours de laquelle Erinnyen constate : « Une feuille morte vient de choir de l’arbre de l’avenir ‒ une année de ténèbres arrive. » Mais également le cri d’Erigone : « Eurytos ! » Puis, de nouveau : « Même les feuilles de l’arbre de l’avenir se mettent à tomber ‒ encore une année de ténèbres. » Pourquoi cela me secouait-il jusqu’au tréfonds ? Je n’en sais rien. Probablement pour des raisons purement esthétiques.

De onze à treize ans, j’en vins presque sans interruption à vouer à des héros de papier l’admiration que m’avait inspirée le prince Igor dans De nio guldtavlorna. Aristodème (2), que rien ne pouvait atteindre, fut le premier d’entre eux. Je partageai grâce à lui l’éclatante victoire grecque et vis en lui une personnification du courage et de la virilité. N’ayant que des frères, sans doute étais-je encline à envisager la vie d’un point de vue masculin, et mes lectures n’étaient pas faites pour corriger cette tendance. Dans la peau d’Aristodème je vivais à Sparte, et de là il n’y avait qu’un pas pour passer aux romans d’aventures indiennes. Je devins une inconditionnelle d’Uncas en lisant Le dernier des Mohicans. Peut-on imaginer plus magnifique, plus enthousiasmant héros que celui qui marche le sourire aux lèvres vers le poteau de torture ? Durant tout l’été, nous jouâmes avec mes frères aux indiens dans les accueillantes et virginales forêts d’Ulriksdal (3). »

(1) Spåmannen (Le devin) est une courte pièce théâtrale inspirée de la mythologie grecque intégrée au recueil Sankt Göran och draken (Saint Göran et le dragon), paru en 1900.
(2) Aristodème de Sparte, dont Frank Miller s’est inspiré pour créer le personnage de Dilios dans la bande dessinée 300.
(3) Célèbre château des environs de Stockholm.

 

Kallocaïne, de Karin Boye, tirage cartonné toilé sous jaquette hors commerce limité à soixante exemplaires, ISBN 978-2-36183-419-7. Traductions, postface et paratexte : © Leo Dhayer.

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