Kokkerjo, prose plastique de Georges Eekhoud

L’ours s’en va danser ailleurs. Il reviendra hanter cet antre au printemps officiel et vous laisse en attendant, comme de coutume, un peu de lecture. Après l’ambiance quasi-kafkaïenne du ‘Moulin-horloge’, après le supplice presque sulpicien d’un condamné à mort que n’aurait pas renié Genet (‘Tante Marie’), terminons cette incursion dans les formes courtes de cet écrivain belge par une facette plus riante ‒ et même truculente ‒ de son talent. Ce texte, pas véritablement une fiction ni tout à fait un article, ressuscite pour conjurer le melon que pourrait prendre l’artiste immortalisé dans le cadastre de son vivant une vieille tradition de l’art flamand : la provocation excrémentielle. Le musée de Flandre, qui expose en bonne place le superbe chieur reproduit dans le corps du texte, commente à juste titre sur son site : « Ces saynètes peuvent paraître d’un humour déplacé, légèrement cru et manquant de finesse. Mais les images cachent le sens et la symbolique des mots. En effet, cette thématique recèle une subtilité. Dans la culture flamande, l’expression : ‘Uit schijten’ c’est-à-dire : ‘action de fienter’ signifie également : ‘railler’. Nous abordons ici une dimension moralisatrice, le chieur est non seulement un moyen de se moquer de la nature humaine mais il permet aussi de replacer l’Homme à sa juste place : nous sommes tous égaux, de passage sur terre. »

  Helmet ! Un coin de Schaerbeek, mon vieux faubourg laitier et maraîcher (1), en passe de devenir la plus urbaine des cités. Ces lieux présentèrent longtemps une zone excentrique, à la fois fruste et vivace, un capricieux entrecroisement de ve­nelles savoureuses, réunissant tous les spécifismes de la banlieue flamande de Bruxelles, telles qu’on ne les […]

Tante Marie, nouvelle de Georges Eekhoud

Moi aussi, il m’arrive d’avoir envie de raconter des histoires en m’inspirant d’une intrigante photo ancienne, mais je n’ai pas, hélas, l’ébouriffant talent de Georges Eekhoud pour ce faire. Ce texte, repris en volume dans le recueil ‘Mes communions’, est ici tiré du numéro de décembre 1896 de la revue belge Le coq rouge, à laquelle l’auteur collabora activement. Mirande Lucien, grande spécialiste et biographe de l’auteur, nous apprend dans ‘Eekhoud le Rauque’ : « Grâce aux souvenirs de Georges Eekhoud que confirme l’état-civil, nous savons que ‘tante Marie’, Marie Œdenkhoven, est la jeune sœur de sa mère, qu’elle a eu un enfant, mort à l’âge de neuf mois, alors que son filleul, le petit Georges, n’avais pas tout à fait dix mois. Elle a publié un recueil de poèmes sous le titre ‘Poésies, par Marie O’. » Je ne peux que vous encourager à lire ce texte bouleversant et d’une sauvage beauté formelle. Me hasarderais-je trop loin en affirmant qu’on y trouve les accents d’un Genet avant l’heure ?

Homme de sang, de crime, assassin et voleur, Ta mort à bien des yeux amoindrit ta souillure, Et moi je toucherais, moi dont la main est pure, Bien plutôt ta main que la leur ! MARIE O*** Combien de fois, aux heures crépusculaires, ne me suis-je absorbé dans la contemplation de ton lilial fantôme de phtisique, […]

Combat de coqs autour d’Oscar Wilde

Dans les colonnes de la revue belge Le coq rouge, l’écrivain français Camille Mauclair fait paraître en décembre 1895 une chronique au vitriol dénonçant la réaction de son confrère François Coppée dans « l’affaire » qui occupe alors l’Europe littéraire : la condamnation et l’emprisonnement d’Oscar Wilde pour faits de « pédérastie ». La plume est vive, la cause noble, la condamnation sans appel, le courage indéniable (on ne s’attaque pas impunément à un écrivain aussi établi à l’époque de l’est François Coppée). Rien que pour ces mérites, ce billet restituant une polémique oubliée a sa place ici. Puis, la curiosité pousse à aller lire le papier incriminé et la nausée survient. L’article de Coppée est effectivement puant, ignoble, et l’on comprend que la réaction de Mauclair n’a rien de surjoué et qu’elle est tout à son honneur. Les deux documents, fragments d’histoire littéraire par le petit bout de la lorgnette, sont rassemblés ci-dessous. Inutile d’en rajouter dans la glose, chacun se fera son opinion, mais il est un fait indéniable : on continue de lire Wilde aujourd'hui, alors que Coppée...

Lettre parisienne [L’exemplaire reproduit sur Gallica porte la dédicace suivante, à l’encre violette, signée par Camille Mauclair : « À Jean Lorrain, en souvenir de sa franche attitude dans l’affaire Oscar Wilde. »] Sous ce titre, j’ai accoutumé de donner au Coq rouge, mensuellement, des impressions sur les événements littéraires et artistiques de Paris. Les lecteurs de cette […]

Le moulin horloge, nouvelle de Georges Eekhoud

En préparant un prochain numéro d’OL’CHAP, je suis tombé sous le charme de la prose ensorcelante de l’écrivain belge Georges Eekhoud. Plutôt que de vous bassiner avec des considérations plus ou moins oiseuses ou éclairées sur cet écrivain et son œuvre (il y a des spécialistes pour ça, et ils ont bien travaillé), je ne résiste pas à l’envie de publier ici une courte nouvelle particulièrement frappante issue du recueil ‘Cycle patibulaire’ (1892), qui fit les délices de Rachilde et d’Oscar Wilde. Si vous ne connaissez pas cet auteur, il me semble que ce texte, poème en prose bien plus que nouvelle, peut constituer une porte d’entrée idéale à son univers autant qu’à son style. Prenez dix minutes, faites abstraction du reste et plongez. Vous ne le regretterez pas, et il se pourrait même que vous y preniez goût.

  Et le Verbe s’est fait Chair Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l’expiation. Point d’ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet, — du moulin campé sur la butte ou la […]

Contre la mort et l’oubli, un rêve d’Arnyvelde

Rêvé d’Arny cette nuit. Il fallait bien que cela arrive, et d’une certaine manière, il est même étonnant que je ne l’aie pas fait plus tôt. Sans doute le fruit d’une longue maturation. Plus que le souvenir d’épisodes oniriques précis, il m’en reste ce matin une impression générale très vive, ainsi que quelques certitudes là où auparavant n’existaient que doutes, questionnements et interrogations. Couchons vite, alors que le monde est encore endormi et que le vent qui gémit sur la campagne normande semble m’en souffler à l’oreille les quelques phrases cahotantes et lapidaires, ces pauvres restes sur le papier virtuel avant que le jour ne les disperse.

  Dans un demi-sommeil qui semblait ne pas vouloir s’assumer comme tel, j’ai revécu les espoirs fébriles du post-ado qui couvrait de milliers de vers des pages éparses, se rêvant en homme de lettres et redoutant de ne pouvoir convaincre de sa vocation le brave père soucieux qui voulait faire de lui un homme de […]

La mort de Lucy Luciole, nouvelle d’André Arnyvelde

Sous ce titre, le tout jeune André Arnyvelde (il a alors vingt ans) signe dans les colonnes du Journal ce qui doit être l’un de ses premiers efforts à proprement parler littéraires. C’est en tout cas la trace la plus ancienne que j’ai pu retrouver, et ce mélo, s’il n’est pas exempt de maladresses et porte encore l’empreinte de la jeunesse, n’en est pas moins étrangement touchant. C’est la nouvelle du mois chez l’ours danseur.

  Elle était à cet instant où les yeux grand ouverts ne voient plus, où les oreilles ne perçoivent plus, où l’âme s’agite, comme prête à s’envoler, où le cerveau ne dispense plus de raison, où l’on devient une chose sans idée, inapte aux sensations, où l’on s’approche à pas lents de la tombe, où […]

Les tricoteuses du temps

Les vieux trucs, un jour il faut s’en débarrasser, surtout lorsque l’on tombe par hasard sur l’illustration qui va bien.

  Les temps étaient ainsi. Tout se dissolvait ainsi. D’où cette impression de n’être que tricot abandonné, qu’une main leste et impérieuse aurait démonté. Autour des tricoteuses du temps qui perpétuent leur ouvrage, il est dans le souvenir de chacun des sourires, des horloges débonnaires, de gros poêles rougissants, d’onctueux relents de café au lait, […]

Défense et illustration de la fiction en tant qu’art, par Ouida

Je ne résiste pas à l’envie de traduire sur le pouce cet extrait d’une récente lecture nocturne, dans lequel une graphomane impénitente et artiste hors pair s’insurge contre les tenants de la lecture utilitariste, illustrant ce faisant avec brio ce qui fonde la passion des lecteurs de romans que nous sommes.

  On rapporte que lors de la cérémonie d’inauguration de la bibliothèque publique de Lambeth, à Londres, Sir John Lubbock [1834-1913, archéologue et naturaliste britannique influent] a fait à propos de la fiction romanesque les quelques remarques suivantes : « Sir J. Lubbock, en remerciant le prince de Galles et la princesse Louise, fit remarquer que les […]

Paul Bérato, portrait de l’artiste en écrivain populaire et homme généreux

Le tri de vieilles archives permet d’exhumer de précieux souvenirs. Celui de Paul Bérato, qui fut l’un des plus prolifiques et talentueux auteurs de littérature populaire de ce pays, occupe une place particulière dans ma mémoire.

  J’ai dû rendre visite deux ou trois fois à Paul Bérato (1915-1989), dans sa grande maison de Castelmoron-sur-Lot entourée d’un parc à l’abandon, alors qu’apprenti charpentier fraîchement arrivé dans la région j’entrais en contact par le biais de Michel Jeury avec les auteurs de SF du coin. Après une prise de contact épistolaire, je […]

Antipericatametanaparbeugedamphicribrationes merdicantium

Puisqu’il était question l’autre soir de la magie des titres d’une bibliographie accolés les uns derrière les autres (dans la nécro de Georgie, suivez un peu), en voici une qui m’a ravi dès que j’en ai pris connaissance et que je ne me lasse pas de recaser ici ou là (au grand dam de celles et ceux qui commettent l’erreur de me suivre d’un peu trop près). Au chapitre des bibliothèques imaginaires, on peut dire que le père Rabelais se posait un peu là...

  « Bigua Salutis. Bragueta Juris. Pantofla Decretorum. Malogranatum Vitiorum. Le Peloton de Theologie. Le Vistempenard des Prescheurs, composé par Turelupin. Le Couillebarine des Preux. Les Hanebanes des Evesques. Marmotretus de Baboinis et Cingis, cum commento d’Orbellis. Decretum Universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum ad placitum. L’Apparition de saincte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en […]