Jack London, l’homme qui savait parler aux éditeurs

Ce n’est pas que je veuille donner le mauvais exemple aux auteurs ayant gentiment accepté d’essuyer les plâtres du premier numéro du Novelliste (ni à ceux qui, je l’espère, les imiteront bientôt), mais la chose me fait trop rire pour que je la garde dans un coin de mon disque dur.

  « Et cette nouvelle que nous annoncions dans le numéro d’automne ? » s’inquiète l’associate editor du Century, dans une lettre adressée à Jack London le premier mars 1905. « Nous travaillons à présent sur les numéros de l’été et souhaiterions disposer d’une histoire, de quatre à cinq mille mots de préférence, dans votre meilleur style. Auriez-vous l’amabilité […]

Le Novelliste : au sommaire du premier numéro

L’acte de naissance du Novelliste ayant soulevé plus d’intérêt et de réactions que ne l’avait prévu son initiateur, les choses sont allées très vite. Dans le respect des intentions originelles, l’identité autant que les moyens et les ambitions de cette nouvelle publication se précisent. Revue ? Magazine ? Anthologie permanente ? Le sujet n’est pas encore tranché, mais d’ores et déjà le contenu du premier numéro est arrêté. Revue de détail ci-dessous.

  Comme annoncé ici-même, Le Novelliste se consacrera essentiellement à la publication de nouvelles, pour moitié écrites par des écrivains d’aujourd’hui, et pour l’autre moitié par des auteurs (principalement anglo-saxons mais pas que) représentatifs de « l’âge d’or des conteurs ». Sur le même principe (moitié hier, moitié aujourd’hui), on trouvera également dans le Novelliste des articles, […]

Pensées centenaires de Karin Boye (2)

Un siècle jour pour jour après leur rédaction, traduction des notes rassemblées par la toute jeune Karin Boye dans son « recueil de pensées ».

  Aujourd’hui, 8 mai 1917, Karin Boye écrit dans son cahier : Chacun devrait passer quotidiennement un instant à se recueillir. Que l’on croie en Dieu ou pas, qu’on espère en une vie après la mort ou non, cela importe peu. Il suffit de faire la paix en soi-même, d’écarter toute autre pensée pour ne laisser […]

Kogarashi, un beau CD libre et gratuit de Francis Valéry

Bonnes nouvelles de l’homme des bois, sous forme d’un CD présentant son travail musical de ces deux dernières années. Lendemain de week-end électoral difficile ? Faites-vous du bien en ajoutant ces treize titres à votre play-list. Qui plus est, l’objet est entièrement manufacturé à la maison et offert à qui veut s’y intéresser. Une démarche de générosité et d’indépendance qui ne pouvait que séduire l’ours danseur, dont les Ol’Chap s’inscrivent dans la même lignée.

  Je me garderai bien d’accoler une étiquette à cette musique, mais les jeunes d’aujourd’hui y verraient sans doute de l’ambient. Il émane de ces treize plages une impression de sérénité apaisante et vivifiante à la fois, car si le carambolage neuronal n’est pas au menu, on est loin pour autant de ces lénifiants gloubiboulgas […]

Pensées centenaires de Karin Boye

Le 17 avril 1917 est un mardi, en Suède comme ailleurs. Karin Boye, alors âgée de seize ans et demi, ouvre un cahier et inscrit « TANKEJOURNALEN » en haut de la première page, en capitales déterminées. D’autres jeunes filles décideraient d’entamer un journal intime pour y noter les détails secrets de leur jeune vie bourgeonnante. Quant à elle, ce sont les pensées qui se bousculent sous son crâne ‒ parfois lumineuses, parfois étranges ‒ qu’elle décide de consigner.

  Peut-être a-t-elle déjà décidé de devenir écrivain et sait-elle qu’il vaut mieux ne pas laisser filer ces fulgurances susceptibles de constituer les premiers matériaux de ses travaux. Peut-être, tout simplement, agit-elle instinctivement, sans trop savoir pourquoi. Quoi qu’il en soit, durant cinq années, jusqu’au 19 avril 1922, elle se pliera à cet exercice, non […]

Encore une savoureuse page de prose de Georges Eekhoud

Je continue de me régaler, en levant le pied pour faire durer le plaisir, des derniers feux des ‘Communions’ de Georges Eekhoud. La page d’aujourd’hui est tirée de la nouvelle ‘Appol et Brouscard’, qui narre les folles amours de deux jeunes malfrats, ces ‘voyous de velours’ chers à l’auteur, aussi différents l’un de l’autre que la nuit et le jour. La scène se passe dans la ‘colonie pénitentiaire’ de Merksplas, dans la Campine anversoise qui est à Eekhoud ce que la Provence est à Giono ‒ camp de redressement qui deviendra en 1936 une antichambre des camps de la mort pour les réfugiés juifs.

  Et une fois de plus, le lecteur ébahi tombe en arrêt et se demande : « comment fait-il ça ? » Je conçois bien, messieurs, mesdames, ce que peut avoir d’agaçant cet enthousiasme de gamin follet qui importune les passants sur la plage pour leur montrer les fascinants coquillages qu’il a trouvés. Pardonnez-moi, mais ceux-là sont vraiment beaux […]

Kallocaïne redux (2)

La nouvelle traduction française de ‘Kallocaïne’ entre en ce début avril véritablement dans le vingt-et-unième siècle avec la sortie de sa version numérique, désormais disponible sur le site de l’éditeur comme chez les revendeurs habituels. L’occasion de jeter un coup d’œil dans le rétro, avec un extrait de la préface que Margit Abenius donna à l’ouvrage lors de l’édition des œuvres complètes de Karin Boye en 1948, un digest des principales chroniques parues depuis la sortie de la nouvelle traduction, et deux critiques parues en 1948, lors de l’édition de la première traduction. Où l’on constate que ce roman intrigua et suscita l’enthousiasme dès l’origine.

  « Karin Boye a souvent dit de sa poésie qu’elle n’était destinée à plaire qu’à un petit nombre. Kallocaïne, pour sa part, connut un immédiat et large succès public lors de sa sortie en Suède à l’automne 1940. La critique y vit un roman d’idées d’une puissance peu commune, et l’on souhaita même qu’il puisse […]

Une page de prose de Georges Eekhoud

Je poursuis mon exploration des formes courtes du polygraphe belge d’expression française Georges Eekhoud (1854-1927). Après avoir dévoré toutes les kermesses (‘Kermesses’, ‘Nouvelles Kermesses’, ‘Dernières kermesses’), les textes éparpillés publiés de manière posthume (‘Proses plastiques’) ainsi qu’un autre, de jeunesse, singulier et fantastique (‘La danse macabre du pont de Lucerne’), après m’être délecté des délices fin de siècle et décadentes (‘Proses patibulaires’), me voici plongé dans le dernier volume qu’il me reste à découvrir (‘Mes communions’, le préféré, à juste titre, de Mirande Lucien, spécialiste et biographe de l’auteur) et dont la fin s’annonce bien trop proche à mon goût.

  Et là, cette nuit, entre deux nouvelles traitant de l’enfance malmenée sous des dehors bien différents (Le coq rouge et Des Angliers), voilà que les états d’âme d’une comtesse amoureuse font mes délices (La tentation de Minerve)… Elle est, la page qui suit, de celles devant lesquelles on tombe en arrêt, que l’on relit, […]

Kokkerjo, prose plastique de Georges Eekhoud

L’ours s’en va danser ailleurs. Il reviendra hanter cet antre au printemps officiel et vous laisse en attendant, comme de coutume, un peu de lecture. Après l’ambiance quasi-kafkaïenne du ‘Moulin-horloge’, après le supplice presque sulpicien d’un condamné à mort que n’aurait pas renié Genet (‘Tante Marie’), terminons cette incursion dans les formes courtes de cet écrivain belge par une facette plus riante ‒ et même truculente ‒ de son talent. Ce texte, pas véritablement une fiction ni tout à fait un article, ressuscite pour conjurer le melon que pourrait prendre l’artiste immortalisé dans le cadastre de son vivant une vieille tradition de l’art flamand : la provocation excrémentielle. Le musée de Flandre, qui expose en bonne place le superbe chieur reproduit dans le corps du texte, commente à juste titre sur son site : « Ces saynètes peuvent paraître d’un humour déplacé, légèrement cru et manquant de finesse. Mais les images cachent le sens et la symbolique des mots. En effet, cette thématique recèle une subtilité. Dans la culture flamande, l’expression : ‘Uit schijten’ c’est-à-dire : ‘action de fienter’ signifie également : ‘railler’. Nous abordons ici une dimension moralisatrice, le chieur est non seulement un moyen de se moquer de la nature humaine mais il permet aussi de replacer l’Homme à sa juste place : nous sommes tous égaux, de passage sur terre. »

  Helmet ! Un coin de Schaerbeek, mon vieux faubourg laitier et maraîcher (1), en passe de devenir la plus urbaine des cités. Ces lieux présentèrent longtemps une zone excentrique, à la fois fruste et vivace, un capricieux entrecroisement de ve­nelles savoureuses, réunissant tous les spécifismes de la banlieue flamande de Bruxelles, telles qu’on ne les […]

Tante Marie, nouvelle de Georges Eekhoud

Moi aussi, il m’arrive d’avoir envie de raconter des histoires en m’inspirant d’une intrigante photo ancienne, mais je n’ai pas, hélas, l’ébouriffant talent de Georges Eekhoud pour ce faire. Ce texte, repris en volume dans le recueil ‘Mes communions’, est ici tiré du numéro de décembre 1896 de la revue belge Le coq rouge, à laquelle l’auteur collabora activement. Mirande Lucien, grande spécialiste et biographe de l’auteur, nous apprend dans ‘Eekhoud le Rauque’ : « Grâce aux souvenirs de Georges Eekhoud que confirme l’état-civil, nous savons que ‘tante Marie’, Marie Œdenkhoven, est la jeune sœur de sa mère, qu’elle a eu un enfant, mort à l’âge de neuf mois, alors que son filleul, le petit Georges, n’avais pas tout à fait dix mois. Elle a publié un recueil de poèmes sous le titre ‘Poésies, par Marie O’. » Je ne peux que vous encourager à lire ce texte bouleversant et d’une sauvage beauté formelle. Me hasarderais-je trop loin en affirmant qu’on y trouve les accents d’un Genet avant l’heure ?

Homme de sang, de crime, assassin et voleur, Ta mort à bien des yeux amoindrit ta souillure, Et moi je toucherais, moi dont la main est pure, Bien plutôt ta main que la leur ! MARIE O*** Combien de fois, aux heures crépusculaires, ne me suis-je absorbé dans la contemplation de ton lilial fantôme de phtisique, […]