Kogarashi, un beau CD libre et gratuit de Francis Valéry

Bonnes nouvelles de l’homme des bois, sous forme d’un CD présentant son travail musical de ces deux dernières années. Lendemain de week-end électoral difficile ? Faites-vous du bien en ajoutant ces treize titres à votre play-list. Qui plus est, l’objet est entièrement manufacturé à la maison et offert à qui veut s’y intéresser. Une démarche de générosité et d’indépendance qui ne pouvait que séduire l’ours danseur, dont les Ol’Chap s’inscrivent dans la même lignée.

  Je me garderai bien d’accoler une étiquette à cette musique, mais les jeunes d’aujourd’hui y verraient sans doute de l’ambient. Il émane de ces treize plages une impression de sérénité apaisante et vivifiante à la fois, car si le carambolage neuronal n’est pas au menu, on est loin pour autant de ces lénifiants gloubiboulgas […]

Pensées centenaires de Karin Boye

Le 17 avril 1917 est un mardi, en Suède comme ailleurs. Karin Boye, alors âgée de seize ans et demi, ouvre un cahier et inscrit « TANKEJOURNALEN » en haut de la première page, en capitales déterminées. D’autres jeunes filles décideraient d’entamer un journal intime pour y noter les détails secrets de leur jeune vie bourgeonnante. Quant à elle, ce sont les pensées qui se bousculent sous son crâne ‒ parfois lumineuses, parfois étranges ‒ qu’elle décide de consigner.

  Peut-être a-t-elle déjà décidé de devenir écrivain et sait-elle qu’il vaut mieux ne pas laisser filer ces fulgurances susceptibles de constituer les premiers matériaux de ses travaux. Peut-être, tout simplement, agit-elle instinctivement, sans trop savoir pourquoi. Quoi qu’il en soit, durant cinq années, jusqu’au 19 avril 1922, elle se pliera à cet exercice, non […]

Encore une savoureuse page de prose de Georges Eekhoud

Je continue de me régaler, en levant le pied pour faire durer le plaisir, des derniers feux des ‘Communions’ de Georges Eekhoud. La page d’aujourd’hui est tirée de la nouvelle ‘Appol et Brouscard’, qui narre les folles amours de deux jeunes malfrats, ces ‘voyous de velours’ chers à l’auteur, aussi différents l’un de l’autre que la nuit et le jour. La scène se passe dans la ‘colonie pénitentiaire’ de Merksplas, dans la Campine anversoise qui est à Eekhoud ce que la Provence est à Giono ‒ camp de redressement qui deviendra en 1936 une antichambre des camps de la mort pour les réfugiés juifs.

  Et une fois de plus, le lecteur ébahi tombe en arrêt et se demande : « comment fait-il ça ? » Je conçois bien, messieurs, mesdames, ce que peut avoir d’agaçant cet enthousiasme de gamin follet qui importune les passants sur la plage pour leur montrer les fascinants coquillages qu’il a trouvés. Pardonnez-moi, mais ceux-là sont vraiment beaux […]

Kallocaïne redux (2)

La nouvelle traduction française de ‘Kallocaïne’ entre en ce début avril véritablement dans le vingt-et-unième siècle avec la sortie de sa version numérique, désormais disponible sur le site de l’éditeur comme chez les revendeurs habituels. L’occasion de jeter un coup d’œil dans le rétro, avec un extrait de la préface que Margit Abenius donna à l’ouvrage lors de l’édition des œuvres complètes de Karin Boye en 1948, un digest des principales chroniques parues depuis la sortie de la nouvelle traduction, et deux critiques parues en 1948, lors de l’édition de la première traduction. Où l’on constate que ce roman intrigua et suscita l’enthousiasme dès l’origine.

  « Karin Boye a souvent dit de sa poésie qu’elle n’était destinée à plaire qu’à un petit nombre. Kallocaïne, pour sa part, connut un immédiat et large succès public lors de sa sortie en Suède à l’automne 1940. La critique y vit un roman d’idées d’une puissance peu commune, et l’on souhaita même qu’il puisse […]

Une page de prose de Georges Eekhoud

Je poursuis mon exploration des formes courtes du polygraphe belge d’expression française Georges Eekhoud (1854-1927). Après avoir dévoré toutes les kermesses (‘Kermesses’, ‘Nouvelles Kermesses’, ‘Dernières kermesses’), les textes éparpillés publiés de manière posthume (‘Proses plastiques’) ainsi qu’un autre, de jeunesse, singulier et fantastique (‘La danse macabre du pont de Lucerne’), après m’être délecté des délices fin de siècle et décadentes (‘Proses patibulaires’), me voici plongé dans le dernier volume qu’il me reste à découvrir (‘Mes communions’, le préféré, à juste titre, de Mirande Lucien, spécialiste et biographe de l’auteur) et dont la fin s’annonce bien trop proche à mon goût.

  Et là, cette nuit, entre deux nouvelles traitant de l’enfance malmenée sous des dehors bien différents (Le coq rouge et Des Angliers), voilà que les états d’âme d’une comtesse amoureuse font mes délices (La tentation de Minerve)… Elle est, la page qui suit, de celles devant lesquelles on tombe en arrêt, que l’on relit, […]

Kokkerjo, prose plastique de Georges Eekhoud

L’ours s’en va danser ailleurs. Il reviendra hanter cet antre au printemps officiel et vous laisse en attendant, comme de coutume, un peu de lecture. Après l’ambiance quasi-kafkaïenne du ‘Moulin-horloge’, après le supplice presque sulpicien d’un condamné à mort que n’aurait pas renié Genet (‘Tante Marie’), terminons cette incursion dans les formes courtes de cet écrivain belge par une facette plus riante ‒ et même truculente ‒ de son talent. Ce texte, pas véritablement une fiction ni tout à fait un article, ressuscite pour conjurer le melon que pourrait prendre l’artiste immortalisé dans le cadastre de son vivant une vieille tradition de l’art flamand : la provocation excrémentielle. Le musée de Flandre, qui expose en bonne place le superbe chieur reproduit dans le corps du texte, commente à juste titre sur son site : « Ces saynètes peuvent paraître d’un humour déplacé, légèrement cru et manquant de finesse. Mais les images cachent le sens et la symbolique des mots. En effet, cette thématique recèle une subtilité. Dans la culture flamande, l’expression : ‘Uit schijten’ c’est-à-dire : ‘action de fienter’ signifie également : ‘railler’. Nous abordons ici une dimension moralisatrice, le chieur est non seulement un moyen de se moquer de la nature humaine mais il permet aussi de replacer l’Homme à sa juste place : nous sommes tous égaux, de passage sur terre. »

  Helmet ! Un coin de Schaerbeek, mon vieux faubourg laitier et maraîcher (1), en passe de devenir la plus urbaine des cités. Ces lieux présentèrent longtemps une zone excentrique, à la fois fruste et vivace, un capricieux entrecroisement de ve­nelles savoureuses, réunissant tous les spécifismes de la banlieue flamande de Bruxelles, telles qu’on ne les […]

Tante Marie, nouvelle de Georges Eekhoud

Moi aussi, il m’arrive d’avoir envie de raconter des histoires en m’inspirant d’une intrigante photo ancienne, mais je n’ai pas, hélas, l’ébouriffant talent de Georges Eekhoud pour ce faire. Ce texte, repris en volume dans le recueil ‘Mes communions’, est ici tiré du numéro de décembre 1896 de la revue belge Le coq rouge, à laquelle l’auteur collabora activement. Mirande Lucien, grande spécialiste et biographe de l’auteur, nous apprend dans ‘Eekhoud le Rauque’ : « Grâce aux souvenirs de Georges Eekhoud que confirme l’état-civil, nous savons que ‘tante Marie’, Marie Œdenkhoven, est la jeune sœur de sa mère, qu’elle a eu un enfant, mort à l’âge de neuf mois, alors que son filleul, le petit Georges, n’avais pas tout à fait dix mois. Elle a publié un recueil de poèmes sous le titre ‘Poésies, par Marie O’. » Je ne peux que vous encourager à lire ce texte bouleversant et d’une sauvage beauté formelle. Me hasarderais-je trop loin en affirmant qu’on y trouve les accents d’un Genet avant l’heure ?

Homme de sang, de crime, assassin et voleur, Ta mort à bien des yeux amoindrit ta souillure, Et moi je toucherais, moi dont la main est pure, Bien plutôt ta main que la leur ! MARIE O*** Combien de fois, aux heures crépusculaires, ne me suis-je absorbé dans la contemplation de ton lilial fantôme de phtisique, […]

Combat de coqs autour d’Oscar Wilde

Dans les colonnes de la revue belge Le coq rouge, l’écrivain français Camille Mauclair fait paraître en décembre 1895 une chronique au vitriol dénonçant la réaction de son confrère François Coppée dans « l’affaire » qui occupe alors l’Europe littéraire : la condamnation et l’emprisonnement d’Oscar Wilde pour faits de « pédérastie ». La plume est vive, la cause noble, la condamnation sans appel, le courage indéniable (on ne s’attaque pas impunément à un écrivain aussi établi à l’époque de l’est François Coppée). Rien que pour ces mérites, ce billet restituant une polémique oubliée a sa place ici. Puis, la curiosité pousse à aller lire le papier incriminé et la nausée survient. L’article de Coppée est effectivement puant, ignoble, et l’on comprend que la réaction de Mauclair n’a rien de surjoué et qu’elle est tout à son honneur. Les deux documents, fragments d’histoire littéraire par le petit bout de la lorgnette, sont rassemblés ci-dessous. Inutile d’en rajouter dans la glose, chacun se fera son opinion, mais il est un fait indéniable : on continue de lire Wilde aujourd'hui, alors que Coppée...

Lettre parisienne [L’exemplaire reproduit sur Gallica porte la dédicace suivante, à l’encre violette, signée par Camille Mauclair : « À Jean Lorrain, en souvenir de sa franche attitude dans l’affaire Oscar Wilde. »] Sous ce titre, j’ai accoutumé de donner au Coq rouge, mensuellement, des impressions sur les événements littéraires et artistiques de Paris. Les lecteurs de cette […]

Le moulin horloge, nouvelle de Georges Eekhoud

En préparant un prochain numéro d’OL’CHAP, je suis tombé sous le charme de la prose ensorcelante de l’écrivain belge Georges Eekhoud. Plutôt que de vous bassiner avec des considérations plus ou moins oiseuses ou éclairées sur cet écrivain et son œuvre (il y a des spécialistes pour ça, et ils ont bien travaillé), je ne résiste pas à l’envie de publier ici une courte nouvelle particulièrement frappante issue du recueil ‘Cycle patibulaire’ (1892), qui fit les délices de Rachilde et d’Oscar Wilde. Si vous ne connaissez pas cet auteur, il me semble que ce texte, poème en prose bien plus que nouvelle, peut constituer une porte d’entrée idéale à son univers autant qu’à son style. Prenez dix minutes, faites abstraction du reste et plongez. Vous ne le regretterez pas, et il se pourrait même que vous y preniez goût.

  Et le Verbe s’est fait Chair Je sais un moulin broyant aux infâmes le pain de l’expiation. Point d’ailes qui batifolent au vent salubre et frisquet des espaces. Rien du moulin à toit pointu comme un capuchon, par-dessus lequel les belles filles jettent leur blanc bonnet, — du moulin campé sur la butte ou la […]

Contre la mort et l’oubli, un rêve d’Arnyvelde

Rêvé d’Arny cette nuit. Il fallait bien que cela arrive, et d’une certaine manière, il est même étonnant que je ne l’aie pas fait plus tôt. Sans doute le fruit d’une longue maturation. Plus que le souvenir d’épisodes oniriques précis, il m’en reste ce matin une impression générale très vive, ainsi que quelques certitudes là où auparavant n’existaient que doutes, questionnements et interrogations. Couchons vite, alors que le monde est encore endormi et que le vent qui gémit sur la campagne normande semble m’en souffler à l’oreille les quelques phrases cahotantes et lapidaires, ces pauvres restes sur le papier virtuel avant que le jour ne les disperse.

  Dans un demi-sommeil qui semblait ne pas vouloir s’assumer comme tel, j’ai revécu les espoirs fébriles du post-ado qui couvrait de milliers de vers des pages éparses, se rêvant en homme de lettres et redoutant de ne pouvoir convaincre de sa vocation le brave père soucieux qui voulait faire de lui un homme de […]