De l’importance des ours d’art et de leurs chansons d’hiver

La place qu’occupe la musique dans la vie de chacun est un bon marqueur de l’attention que l’on porte à soi-même et à ses besoins, ou a contrario, du sacrifice que l’on fait de ceux-ci au profit d’impératifs présumés supérieurs. À l’adolescence, elle est le support indispensable de l’affirmation de soi, de l’identification à un groupe, et l’on en écoute d’autant plus qu’il y a tant à découvrir, et tant à aimer. Jeune adulte, on a fait ses choix et l’éventail se restreint avec des goûts musicaux plus affirmés et plus sélectifs ; ils le sont d’autant plus que par nécessité, parce que la vie va et qu’il faut bien suivre, le temps consacré aux loisirs ne peut que se restreindre. Inutile d’appuyer là où ça fait mal, je vous fais grâce des stades suivants mais in fine le constat est immuable : là où l’on pouvait écouter trois ou quatre disques par jour en nos jeunes années, on n’en écoute plus vraiment que trois ou quatre par mois lorsque l’on s'est chargé d’ans et de responsabilités. Lamentable constat.
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Il l’est d’autant plus, lamentable, que l’addiction musicale est sans autre danger qu’un profitable divertissement chronophage, et qu’en outre elle peut faire office de respiration aussi importante et vitale que celle qui nous fournit l’oxygène, quand l’air que nous respirons est chargé d’autre chose que de gaz d’échappement et de particules fines. Autant dire que l’on vit en apnée dès que l’on s’avise, par choix ou inadvertance, de s’en passer, avec la constante impression d’étouffer. Dupé par cette marche somnambulique dans l’existence que l’on s’imagine tous plus ou moins être la vie, on se laisse convaincre qu’il peut être indifférent de faire autre chose que se nourrir l’esprit – et même l’âme, pour ceux que ce grand mot n’effraie pas – dans un journalier bain de musique.

Fatale erreur que celle-ci. S’il était un avertissement (plus qu’un conseil) à donner aux jeunes yeux qui par extraordinaire pourraient lire ces lignes, ce serait de ne surtout rien lâcher, dans ce domaine plus que dans tout autre encore, de ne renoncer à rien de cette composante de nos existences qui nous définit (en définitive) autant que nos gènes et plus que notre état civil. Même si l’on tente à toute force ou plus subtilement de nous faire croire que l’essentiel est ailleurs ‒ et par ce « on » il faut entendre la force des choses, la conviction dont savent faire preuve ceux qui nous aiment ou qui nous détestent, ce lent entraînement vers la pente fatale par lequel nous nous laissons tous avoir tôt ou tard. L’essentiel est là, dans ces trois notes qui vous vrillent le cœur, dans cet arrangement qui vous fait fondre, ces paroles dans lesquelles vous vous retrouvez entier (et même un peu plus), ce riff sur lequel vous pourriez mourir ; l’essentiel est, a toujours été et sera toujours là et nulle part ailleurs.

The boy is chopping down
The twisted tree
The man feeds up the fire
With the logs
Each stands uncertain on
The loose debris
Of past and future, of a
World that’s lost

La musique, pour peu qu’on sache l’écouter – ou plus exactement la respirer et s’en nourrir – nous est aussi constitutive que notre ADN. Ses engrammes au fond de nous sont ceux qui écrivent notre histoire dans notre chair. Et dans le flot qui berce nos vies, il est des acmés, des ponts singuliers, des astres qui brillent plus que d’autres, des moments hors du temps dans lesquels nous nous retrouvons entiers. Il suffit que les premières notes s’égrènent et nous voilà redevenus tel que nous étions aux époques où la bouleversante découverte de ces chefs d’œuvre nous changea à jamais.

Ainsi en est-il de ces ours d’art et de leurs drôles de chansons d’hiver à l’écoute desquels je fus amené récemment à faire le constat si laborieusement exposé ci-dessus. La poignance de la musique (je repique à l’anglais ce qu’il nous a piqué si je veux) est d’autant plus forte lorsqu’elle nous rattache à des êtres autrefois tant aimés autant qu’à des périodes ou des lieux. Ces quatorze titres enchaînés ont pour moi à tout jamais une odeur de feu de bois dans la cheminée, de vieilles pierres poussiéreuses, de bouquins entassés en train de moisir sur leurs étagères, de Gitanes fumées à la chaîne. Ils ont aussi un goût de bière de garde, de tabac à pipe hollandais, d’amertume face aux difficultés du présent et d’insouciance devant l’avenir. Ces quatorze titres enchaînés font partie intégrante de moi et me définissent autant que mes empreintes digitales ou la couleur de mes yeux. Mon cœur bat en rythme avec le drumming acrobatique de Cutler et s’arrête aux frappes sèches de ses baguettes sur ses cymbales. Dans la voix de Dagmar, semblable à un diamant rayant la surface trop lisse de l’univers, je trouve ma propre voix ou celle plus exactement que je m’efforce d’avoir. Dans les cordes torturées par Frith, ce que mon existence peut avoir de plus sombre trouve à s’exprimer et paradoxalement, ce faisant, à s’éclairer.

Renoncer à ses premières amours musicales, c’est renoncer à soi. Ne lâchez rien.

2 commentaires sur “De l’importance des ours d’art et de leurs chansons d’hiver

  1. La musique est une joie, une fête et une consolation. Pour un morceau que dix fois on écoute ce jour-là, ou un album en boucle une nuit, la musique est la seule issue solitaire quand on n’a plus l’énergie d’agir pour échapper à la pesanteur.

  2. Bonjour Léo et merci pour ce texte. Même si je n’ai jamais écouté ce disque, je partage complètement ce besoin de musique et ces doux souvenirs qui peuvent resurgir à l’écoute d’un disque découvert il y a plusieurs dizaines d’années.
    Ne jamais arrêter de découvrir de nouvelles musiques pour se forger de nouveaux souvenirs pour le futur.
    Bonnes écoutes.

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