Car les temps changent, Dominique Douay / Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, Julien Campredon

Un duo qui s’impose, et pas seulement par ce que j'ai lu ces deux livres l’un derrière l’autre. Deux livres (et deux auteurs) fort différents dans leur projet, leur manière, leurs méthodes, et pourtant quelque chose qui les rassemble : comme une volonté assumée (quoique sans avoir l’air d’y toucher) de faire grincer le monde.
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[Ceux qui se demandent le pourquoi de cette illustration musicale doivent lire le livre…
Santé, Dominique !]

Éditeur : Moutons électriques, Hélios
Sortie : Avril 2014
ISBN : 9782361830786

Réveil, café, un nouveau jour. Avec la dose matinale de caféine, celle, concomitante, d’informations. La radio dégueule son ronron habituel. (Pourquoi espérer chaque matin un peu de neuf enfin ?) Election, foot, fusillade, bruits de bottes, foot, émasculation, paillettes, foot, buzz, shiteries, fait divers sordide, shit, buzz et tutti quanti. Bizness as usual. Sensation d’écœurement. Aller chercher le pain, vite, parce que souvent cela tient lieu de promenade philosophique. [Fini hier un drôle de chouette livre, Car les temps changent. Pas encore remis sans doute.] En route, le soleil et l’air frais mais déjà chargé des flatulences automobiles ravigotent un peu le bonhomme. Sur les panneaux électoraux de l’école primaire, la bobine des candidats au parlement européen, qui sont pléthore. Ils ne se sont pas encore pris une veste qu’ils tirent déjà une drôle de tronche. Une lèpre jaune leur dévore le visage, masque de cire fondue qui coule. [Un monde où tout est toujours pareil parce que tout donne l’impression de changer en permanence. Un monde sans but, ni signification autre que celle que se donne la machine, en tournant, d’exister. Un monde où chacun n’est ce qu’il est – homme, femme, riche, pauvre, actif, passif, dominant, dominé – qu’au terme d’une loterie douteuse. Un monde où les pas de côté finissent en impasse, forcément, et où le seul espoir semble être le sacrifice de soi dans le moule rassurant du collectif.] Le boulanger toujours si aimable l’est autant que d’habitude, mais son opération commerciale en cours sonne faux. Baptisée « Semaine de Découverte de l’Artisanat », elle vise surtout à aligner ses prix sur ceux de l’épicerie de proximité du coin. Struggle for life, as usual. Sa baguette sous le bras, le bonhomme quitte la boutique en faisant de son mieux pour se rassurer. [Un tel monde ne peut en aucun cas ressembler au nôtre, bien sûr. L’auteur, Dominique Douay, a fait œuvre d’imagination, de fantaisie, c’est d’ailleurs pour ça qu’il est connu. Pas de licornes, de zombies, ni de robots à boulons (ah, si, il y en a quand même un…), mais un délire parfaitement maîtrisé pour distraire le lecteur et le déstabiliser. Les mânes de Dick, tout ça, pas de quoi en faire un plat. Pourtant…] Dans l’autre sens, la promenade philosophique prend un goût amer. Le bonhomme est morose et songe à sa prochaine lecture. Il hésite entre L’archipel des morts et Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes. Mais peut-être devrait-il faire comme les copains et lire des illustrés, de temps en temps. Ou se repaître d’une série, tiens, pour se changer les idées… Y’a quand même des limites au masochisme. (Quel jour on est, au fait?) Ah, oui, aujourd’hui, c’est la fête des mères. Heureusement, encore, qu’il reste quelques repères.

[dimanche 25 mai 2014, 09:43 UTC+02]

 

Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture
Sortie : Octobre 2011
ISBN : 9782953366464

Le bonhomme a finalement choisi Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes et ne l’a pas regretté. L’aurait-il regretté que l’auteur avait tout prévu, qui proclame en deuxième rabat de couverture : « Chers lecteurs, si vous n’aimez pas mon livre et que vous vous sentez floués par cet achat ou ce cadeau, n’hésitez pas à vous faire connaître. Comment ? C’est très simple : je vous invite à gifler votre libraire ou la personne qui vous a offert ce livre. Pas besoin de plus d’explication, ces derniers sont au courant et renverront par retour direct vos réclamations au distributeur qui les fera passer au diffuseur. Soyez, dès lors, assurés que ces doléances vont vite remonter jusqu’à mon éditeur qui, forcément froissé par l’affront, viendra me transmettre au plus tôt votre paire de gifles. » Le bonhomme aurait été désolé de ne pas aimer ce livre, car la libraire qui le lui a vendu est trop sympathique pour qu’il la gifle. M. Julien Campredon est donc un escroc. De talent. Mais il se trouve que le bonhomme a adoré ce livre. À peine reposé, Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes va intégrer sa bibliothèque à la place d’honneur, celle des indispensables compagnons de voyage – pas loin de Roll-mops de Gus Bofa, c’est dire ! Méthodique, il se résigne à cerner le propos par un classique mais efficace mouvement centripète, du contenant au contenu. Le titre – est-il besoin de le souligner – est un poème à lui seul. La couverture à rabats, en gris au blanc rehaussé d’un bandeau partiel en couleurs qu’il faut dépiauter pour que l’illustration livre en deux temps tout son sel, lui rend parfaitement justice. Ce n’est encore que l’épiderme d’un émouvant objet (papier intérieur épais, typographie soignée, cahiers cousus collés) dont chaque détail, de l’appel de note au paratexte, indique la belle ouvrage éditoriale. Monsieur Toussaint Louverture peut légitimement être fier de lui. Quant au contenu, il est largement à la hauteur, sinon plus, et méritait un tel écrin. Foin de prudences de langage, il s’agit là, tout simplement, d’une excellente littérature qui n’oublie pas de raconter des histoires aussi. « Nouvelles », indique la page de titre. J’y vois plutôt de ces contes bizarres, souvent désabusés, parfois cruels, régulièrement comiques que notre époque mérite, mais peu importe. Le fait est que le réel y dérape souvent, au détour d’une phrase, sur la peau de banane d’une image retorse. Un ailleurs du coin de la rue truculent et teinté d’amertume, tel est l’univers intérieur de l’auteur. Littérature du regard, la prose qui se livre ici est aussi littérature incarnée, en ce sens où l’on sent la personnalité de l’écrivain s’inscrire dans le tricotage des mots sur la page. Si bien qu’en définitive, l’impression subsiste – si je puis me permettre – que l’on s’est fait un nouvel ami. Ici pas de pose, de provoc facile et vaine, de tentatives pour se hausser du col. Rien que le plaisir d’écrire, qui se mue par la grâce de l’alchimie littéraire en plaisir de lire. Avec les matériaux de base d’une réalité disséquée d’un œil acide, on jubile au pas de côté que l’auteur nous fait faire et qui nous mène dans un ailleurs (pourtant présent) qui nous venge et nous électrise. [N’en veuillez pas au bonhomme, il reste à dessein dans l’emphase lyrique, car il n’est pas décidé à donner le moindre indice de qui, de quoi, ni du comment se raconte ici. Tous ces contes modernes, sans exception, lui ont plu, mais il s’en voudrait de spoiler. Si ce n’est déjà fait, allez déambuler dans ces pages, il vous en laisse le plaisir. Dans un monde qui de plus en plus part en couilles, quelle délicieuse, revigorante et divine surprise de tomber de temps à autre sur des livres tels que celui-ci. Achetez-le, lisez-le, relisez-le, savourez-le, sniffez-le, mangez-le, offrez-le. Une estimée libraire et néanmoins amie me glisse dans l’oreillette qu’une édition de poche existe.]

[mardi 27 mai 2014, 06:47 UTC+02]

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