Aujourd’hui à poil, demain au fond du trou ?

Autant vous prévenir, vous ne trouverez cette fois-ci dans l’antre de l’ours ni belles images, ni infos rares, ni vieux machins séduisants, ni bidules oubliés. Comme 260 000 écrivains, compositeurs, scénaristes, traducteurs, plasticiens, photographes, sculpteurs, peintres, dessinateurs qui vivent de leurs droits d’auteur, l’ours en a ras la casquette de jouer les dindons de la farce. Vous voilà prévenus, ceci est un coup de gueule. Je sais, ce n’est ni drôle ni sexy, et les écrivains comme les artistes sont là, paraît-il, pour faire rêver, émouvoir, raconter de belles histoires, gnagnagna… Sauf qu’à force de leur rendre la vie impossible, c’est leur existence même qui – à terme – pourrait être remise en cause.

 

Je vais parler boutique, histoire de clarifier les choses – qu’on me pardonne. Voilà dix-sept ans que je suis devenu traducteur littéraire professionnel et ne vis plus que des droits d’auteur que me rapporte ma plume. Jusqu’à il y a peu, je n’avais pas à me plaindre de mon sort. Bon an mal an, je parvenais à traduire (quitte à sacrifier vie de famille, vie sociale et nuits de sommeil) les six romans par an – grosso modo 2 700 pages, soit 3 456 000 signes – qui permettaient aux miens et à moi-même de mener une vie sinon confortable, du moins décente.

Quand j’ai constaté que mon prix à la page n’avait pas été augmenté depuis des années ­– alors que les charges, elles, ne cessent de grimper –, j’ai commencé à m’inquiéter. Renseignements pris, je me suis laissé convaincre que je n’avais pas (trop) à me plaindre. Au moins mon prix à la page n’avait-il pas baissé, ce qui dans le métier semblait être devenu une tendance lourde. Pourquoi ?

Il faut savoir que l’édition est une grosse machine qui ne cesse de s’emballer. Je ne vous infligerai pas les stats, mais depuis les années 80 les tirages et les chiffres de vente du livre en France n’ont cessé de se casser la gueule. En revanche, le nombre de livres publiés chaque année n’a cessé de progresser. Dans le monde des bisounours, on pourrait se dire que c’est tant mieux et que c’est tout bénéfice pour le lecteur. Dans le nôtre, qui est celui des dures lois de l’ultralibéralisme, les éditeurs ne produisent à tour de bras que pour maintenir à flot leur trésorerie, quitte à faire crouler les tables des libraires.

Au bout du bout, c’est toujours – toujours ! – l’auteur qui trinque et à qui l’on fait jouer les variables d’ajustement. Plus de livres à de plus faibles tirages et plus rapidement retirés des circuits de vente (pour une nouveauté, rester trois semaines chez un libraire devient un prodige), cela signifie nécessairement une baisse importante des à-valoir (la somme que reçoit l’auteur avant la sortie du livre) et des droits d’auteur (ce qui lui revient ensuite – de plus en plus rarement –, quand le livre s’est bien vendu).

D’où la nécessité impérieuse de produire toujours plus pour pouvoir manger de temps à autre du riz à la place des pâtes. D’où surmenage, inquiétude du lendemain, et pour beaucoup de jeunes qui entrent dans la carrière, abandon de l’espoir – bien chimérique aujourd’hui – de pouvoir un jour vivre de sa plume. (Salut amical et confraternel aux auteurs et illustrateurs du livre jeunesse, qui sont encore plus scandaleusement traités par les éditeurs.) Il ne s’agit pas de faire pleurer dans les chaumières. Le constat que les auteurs constituent une population en voie de paupérisation est de plus en plus partagé. Ce n’est même plus un constat, c’est une évidence criante. Mais restons dans le concret, car les faits suffisent.

Connaissez-vous le RAAP ? Sans doute pas. Au Régime de retraite complémentaire des Artistes et Auteurs Professionnels cotise obligatoirement tout auteur qui dépend de l’AGESSA (la caisse de sécurité sociale spécifique des artistes-auteurs, à partir d’un revenu annuel minimum de 8 703 euros en droits d’auteur). Le principe d’une caisse de retraite complémentaire obligatoire fait déjà un peu mal au cul, surtout quand on paye difficilement son loyer. Mais jusqu’à l’année dernière, il était possible d’opter pour différents niveaux de cotisation dont le plus faible était (relativement) indolore.

Cette année, tout a changé. Grâce à une réforme menée à marche forcée par la direction du RAAP, au mépris des protestations véhémentes de toutes nos professions et de leurs organisations professionnelles, tout auteur qui dépend de l’AGESSA devra s’acquitter à terme d’une somme représentant 8% de son revenu de l’année précédente (je dis à terme parce que ces messieurs, grands princes, ont tout de même accepté une application progressive de l’augmentation – je vous fais grâce des détails). 8%, cela représente à peu près un mois de revenu. Quel salarié pourrait encaisser une telle augmentation de ses cotisations sans réagir et surtout sans en pâtir ? Cette année, alors que le taux qui m’est appliqué n’est encore que de 5%, le montant de ma cotisation RAAP a déjà été multipliée par 3,5.

Pour mettre la puce à l’oreille sur le peu de considération que l’on accorde aux auteurs dans ce pays, il y avait déjà eu l’incroyable épisode ReLIRE. Je ne vais pas refaire le film. Si vous n’êtes pas au courant, vous aurez vite fait d’en retrouver les différents épisodes sur la toile. Qu’un gouvernement puisse décider de but en blanc de faire entrer de force les « œuvres indisponibles » du vingtième siècle (du fait que les éditeurs ne les exploitent plus !) dans un catalogue de gestion collective sans avoir à en demander l’autorisation à leurs auteurs et ayants droit, au mépris du Code de la propriété intellectuelle (EDIT), sous prétexte d’un supposé « bien public », est déjà significatif du rôle subalterne que l’on assigne à celui qui est pourtant la principale cheville ouvrière de la chaîne éditoriale.

Manque de bol pour ces messieurs qui décident en haut lieu ce que le monde éditorial doit être, il y eut un auteur, puis d’autres dans son sillage, pour se rebiffer et réclamer justice. Aujourd’hui, grâce à l’acharnement de ce pionnier (ah, Yal ! comme tu nous manques…) et de cette poignée, ReLIRE a un genou à terre et il ne faudra pas attendre longtemps pour qu’un ultime effort puisse l’achever. Ce qu’il faut en retenir, c’est que la lutte paye quand l’union est possible – et c’est là qu’est l’os, car cette union, les grands individualistes que nous sommes sont rarement prêts à la réaliser.

On le sait bien dans les hautes sphères. Et c’est pourquoi aujourd’hui on ne se prive pas d’assener aux artistes-auteurs (et à eux seuls) un nouveau coup sur la tête (en plus d’une conséquente ponction dans leur pourtant déjà maigre porte-monnaie). Peut-être avez-vous entendu parler du Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (petit nom : PLFSS) pour 2018 ? La mesure la plus emblématique en est cette hausse de la CSG compensée pour tous par une baisse des cotisations d’assurance maladie et chômage.

Pour tous ? Pas vraiment. Seuls les artistes-auteurs, dont les revenus sont essentiellement ou totalement issus des droits d’auteurs et des ventes d’œuvres ne bénéficieront pas de cette contrepartie et verront, de fait, leurs rémunérations diminuer. Les auteurs, qui ne cotisent pas à l’assurance chômage (et n’en bénéficient donc pas, élément de précarité supplémentaire) vont subir la hausse de la CSG comme tout le monde mais sans compensation (EDIT : sans compensation comparable à celle consentie aux salariés). Leur pouvoir d’achat baissera par conséquent d’environ 1% là où celui des salariés augmentera de 1,45%. En France, ils constituent la seule catégorie d’actifs perdante de ce nouveau système.

Que dit le ministère de tutelle (celui de la Culture, dirigé par une éditrice, faut-il le rappeler) ? Il ne dit rien ni ne dément. Il est embêté et avoue n’avoir « pas trouvé de solution ». M’est avis que si rien ne bouge, on l’attendra encore longtemps, la solution. Tout se passe comme si, pariant sur leur passivité habituelle, on avait déjà anticipé la résignation des artistes-auteurs à se laisser tondre une fois de plus. On verra dans les jours à venir si ce pari était fondé, mais ceux qui l’ont fait pourraient bien avoir quelques surprises.

Vous qui me lisez, que vous soyez directement concerné en tant que professionnel de l’édition ou simplement lecteur et amoureux des livres : il faut faire autour de cette affaire séance tenante un ramdam de tous les diables pour avoir un petit espoir d’obtenir un traitement équitable, c’est-à-dire ni plus ni moins identique à celui réservé à tous les Français. Au nom de quoi y aurait-il pour nos professions un traitement de défaveur ?

Il ne s’agit pas de revendications catégorielles mesquines, de bout de gras à défendre (il est déjà bien maigre en ce qui nous concerne), de réticences d’arrière-garde à d’inévitables changements. Il s’agit en définitive de dire quelle conception du livre nous voulons promouvoir collectivement : avec ou sans les auteurs ?

Voulez-vous que je vous dise ce qui se profile ? Un monde dans lequel ne pourront se piquer d’écrire que ceux qui par ailleurs disposeront d’un revenu et de loisirs suffisants pour leur permettre de se livrer à ce qui ne sera plus qu’un hobby de privilégié. Je vous laisse imaginer quelles catégories de population – « quelles catégories socio-professionnelles », devrais-je dire pour faire sérieux et garder votre attention – seront évincées pour longtemps des rayonnages de nos libraires et de nos bibliothèques.

La littérature prolétarienne n’a jamais été florissante en France, et le système du droit d’auteur n’est pas parfait, je ne dirai pas le contraire. Mais au moins, tel qu’il existe, c’est lui qui a permis qu’émergent grâce à leur seule force de travail intellectuel des écrivains que leur naissance n’avait pas prédestinés à le devenir – et dans le domaine des littératures de genre et des littératures de l’imaginaire, de grands noms viennent tout de suite à l’esprit, mais je ne les citerai pas par crainte d’en oublier.

Personnellement, je ne suis toujours pas à plaindre. Ce n’est pas pour cela que je vais m’abstenir d’ouvrir ma gueule pour tous ceux qui tirent la langue bien plus que moi. Mon prix à la page n’a toujours pas baissé cette année, mais l’année dernière je n’ai traduit que cinq bouquins – avec quarante années de carrière professionnelle derrière soi, on commence à s’essouffler. Cette année, je n’en traduirai que quatre. J’espère me refaire l’année prochaine, on peut rêver.

Je n’en suis pas encore à devoir aller distribuer des prospectus dans les boîtes aux lettres pour boucler les fins de mois, ou à me rendre aux Restos du cœur pour manger, donc tout va bien, merci. Faut juste faire un peu plus gaffe aux dépenses. Cet été, pour la première fois, nous ne sommes pas partis en vacances. Fin décembre, je rendrai les clés du bureau que je louais à l’extérieur pour tenter de ne pas (trop) mélanger vie de famille et vie professionnelle.

En somme, je suis encore un nanti. Des nantis, nous en sommes tous, car quels que soient nos revenus, ils sont encore incomparablement plus élevés que ceux que l’avenir nous réserve – si nous nous laissons faire.

 

Lionel Évrard, Leo Dhayer

15 commentaires sur “Aujourd’hui à poil, demain au fond du trou ?

  1. Exposé clair et imparable, merci.
    Et cette fois, je partage tous azimuts, tu ne m’en tiendras pas rigueur, j’espère.

    1. M’enfin… Tout ce qui est publié sur ce blog est susceptible d’être relayé par qui veut, où il veut. Et pour ce statut-là particulièrement, c’est même recommandé ! Merci pour le tam-tam de la brousse. Y’en a besoin. 🙂

  2. « hausse de la CSG compensée pour tous par une baisse des cotisations d’assurance maladie et chômage. […] Les auteurs, qui ne cotisent pas à l’assurance chômage […] vont subir la hausse de la CSG comme tout le monde mais sans compensation. »
    Les auteurs ne cotisent-ils donc pas à l’assurance maladie, dont les cotisations vont apparemment baisser aussi ? La compensation serait certes a priori seulement partielle, mais pas nulle comme vous le dites, si je vous comprends bien.

    1. Cher monsieur. Sur la forme, vous avez raison. 1,7% d’augmentation de la CSG seront compensés dans le cas des artistes auteurs par une baisse des cotisations maladie maternité de 0,75%. Il reste donc un différentiel de 0,95% qui ne sera pas compensé. Sur le fond (et c’est ce qui me semble le plus important), les chiffres indiqués dans ce billet et l’état de fait qu’il dénonce (tirés d’un article du Monde) sont donc exacts. Les revenus des salariés vont augmenter de 1,4%, et ceux des auteurs artistes vont baisser de (à peu près) 1% (seuls actifs de toute la population française à subir ce sort). Ce qui creuse, cumulé, une perte de pouvoir d’achat de 2,4% par rapport au reste des actifs, pour des professionnels déjà touchés par la paupérisation. Contrairement à l’image d’Epinal qui curieusement a encore cours de nos jours, l’auteur lambda n’est pas un jouisseur qui vit grassement de ses rentes en se la coulant douce. Quelques chiffres clés : 60% des auteurs professionnels ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté, le seuil d’affiliation à l’AGESSA l’étant lui aussi, et 40% des affiliés étant maintenus « par dérogation », alors que leurs revenus réels sont inférieurs à ce seuil d’affiliation (8 703 euros en 2016). Je suis donc désolé de devoir confirmer que si j’ai commis une erreur, c’est de ne pas avoir précisé à quel point, financièrement, la situation des artistes-auteurs est dramatique, et à quel point il est urgent d’y remédier. Bien à vous. L.D.

  3. Vous venez de vous ajouter à la longue liste des professions décédées sur l’autel de la future intelligence artificielle qui va tous nous simplifier la vie en nous réduisant à de simple esclaves du numériques, dont par ailleurs faisant le lit des voleurs de données et de vie.

    Mes condoléances.

    Bien à vous.

    Sandrine

    1. Merci de vos condoléances, Sandrine, mais j’ai bien l’intention de me battre avant de crever (et je suis persuadé de ne pas être le seul dans mon cas).

      1. Oui … usant … mais nécessaire.
        A peine quatre mots, pour économiser l’énergie pour la mettre au bon endroit et dire : non à cet espèce de monde de fanfarons 2.0 .

  4. En parlant du PLFSS 2018, il est intéressant de constater que ce ne seront plus l’AGESSA et la MDA qui effectueront les recouvrements des cotisations, mais l’URSSAF (ACOSS). Autant dire un sacré bordel qui s’annonce ! Ce transfert de compétences entre l’AGESSA/MDA – organismes dédiés qui font bien leur boulot – et l’URSSAF qui ne connaît rien du régime artistes-auteurs est voué à l’echec, + il insinue que les artistes-auteurs sont des sociétés (l’URSSAF recouvre les cotisations des sociétés et profession se libérales…)

  5. Tableau très juste (et bien écrit) de nos vies de traducteurs littéraires, relayé sur le Twitter de l’ATLF (avec beaucoup de succès). Juste deux trucs : propriété intellectuelle (pas industrielle^^), et les cotisations obligatoires pour la retraite complémentaire (qui, soit dit en passant, ont de grandes chances de devenir obligatoires dès le premier euro, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), on peut aussi considérer que c’est une avancée sociale dans notre système collectif par répartition ouvrant la possibilité de bénéficier plus tard d’une retraite moins misérable… si tout va bien.

    1. Chère Paola Appelius. Oups, très juste pour le CPI, merci d’avoir signalé (pourtant ce texte a été abondamment relu, et pas que par moi). Pour la retraite complémentaire, tout est dans le « si tout va bien »… Et comme je le disais ailleurs en réponse à une remarque identique, les 8% du RAAP ne me poseraient aucun problème… si j’avais des revenus de médecin. Comme cela a été aussi signalé par ailleurs, le problème crucial, c’est la fonte de nos revenus. Et quand on scrute jour après jour la ligne rouge de son compte en banque, on éprouve quelque difficulté à se projeter dans des temps futurs, même quand on en fait profession. Merci à l’ATLF d’avoir fait écho, ce billet est lu, j’espère qu’il contribuera (modestement) à une prise de conscience. Bien à vous. L.E.

  6. Bon courage Leo , toujours difficile de constater que dans ce monde les personnes passionnées sont toujours obligées de se battre pour survivre. Avec toute mon amitié .

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