Nuages 7/42 – La croisée des chemins

Extase religieuse, aspiration à la sainteté, dialogue avec Dieu, exaltation du sacrifice : la toute jeune Karin Boye, à l’aube de sa carrière et à l’acmé de sa crise mystique. (Ceci est un avertissement à l’attention de celles et ceux qu’un tel imaginaire pourrait heurter.)

  Des lueurs, oui, je vis des lueurs divines sur ces cimes éternelles. Des bienheureux s’y déplaçaient dans un ondoyant et mystique éclat, illuminés par Dieu comme l’averse en plein soleil étincelle, illuminés par d’autres mondes où le temps n’est pas. Pauvre de moi, dont les pas sont trop lourds pour ces sentes vertigineuses, pauvre […]

Contre la mort et l’oubli, un rêve d’Arnyvelde

Rêvé d’Arny cette nuit. Il fallait bien que cela arrive, et d’une certaine manière, il est même étonnant que je ne l’aie pas fait plus tôt. Sans doute le fruit d’une longue maturation. Plus que le souvenir d’épisodes oniriques précis, il m’en reste ce matin une impression générale très vive, ainsi que quelques certitudes là où auparavant n’existaient que doutes, questionnements et interrogations. Couchons vite, alors que le monde est encore endormi et que le vent qui gémit sur la campagne normande semble m’en souffler à l’oreille les quelques phrases cahotantes et lapidaires, ces pauvres restes sur le papier virtuel avant que le jour ne les disperse.

  Dans un demi-sommeil qui semblait ne pas vouloir s’assumer comme tel, j’ai revécu les espoirs fébriles du post-ado qui couvrait de milliers de vers des pages éparses, se rêvant en homme de lettres et redoutant de ne pouvoir convaincre de sa vocation le brave père soucieux qui voulait faire de lui un homme de […]

Nuages 6/42 – Prière du soir

Comment traduire un poème profondément religieux quand on est comme moi un mécréant indécrottable et revendiqué ? Parce qu’il le fallait, j’ai voulu essayer avec ce sixième poème de ‘Moln’ (‘Nuages’, 1922), le premier recueil de Karin Boye. Pour tenter de surmonter mon handicap, je me suis concentré sur la voix (de la poétesse, que je commence à bien connaître) plutôt que sur le discours (qui me gêne aux entournures). J’ai conservé la métrique originale en octosyllabes mais renoncé aux rimes croisées, qui enserraient en français le poème dans une gangue au détriment de la ferveur. En définitive, je ne peux être certain d’avoir servi le poème au mieux, mais j’espère au moins ne pas m’être complètement planté. (L.D.)

  Rien ne ressemble à la dernière heure du soir, silencieuse. Plus aucune cuisante peine, aucune insistante rumeur. Recueille donc entre tes mains ce jour passé, telle une offrande. Je le sais, tu redresseras ce que j’ai tordu et brisé. Je pense et j’agis mal mais toute chose tu régénères. Du gravier de mes jours […]

La mort de Lucy Luciole, nouvelle d’André Arnyvelde

Sous ce titre, le tout jeune André Arnyvelde (il a alors vingt ans) signe dans les colonnes du Journal ce qui doit être l’un de ses premiers efforts à proprement parler littéraires. C’est en tout cas la trace la plus ancienne que j’ai pu retrouver, et ce mélo, s’il n’est pas exempt de maladresses et porte encore l’empreinte de la jeunesse, n’en est pas moins étrangement touchant. C’est la nouvelle du mois chez l’ours danseur.

  Elle était à cet instant où les yeux grand ouverts ne voient plus, où les oreilles ne perçoivent plus, où l’âme s’agite, comme prête à s’envoler, où le cerveau ne dispense plus de raison, où l’on devient une chose sans idée, inaptes aux sensations, où l’on s’approche à pas lents de la tombe, où […]

Les tricoteuses du temps

Les vieux trucs, un jour il faut s’en débarrasser, surtout lorsque l’on tombe par hasard sur l’illustration qui va bien.

  Les temps étaient ainsi. Tout se dissolvait ainsi. D’où cette impression de n’être que tricot abandonné, qu’une main leste et impérieuse aurait démonté. Autour des tricoteuses du temps qui perpétuent leur ouvrage, il est dans le souvenir de chacun des sourires, des horloges débonnaires, de gros poêles rougissants, d’onctueux relents de café au lait, […]

Défense et illustration de la fiction en tant qu’art, par Ouida

Je ne résiste pas à l’envie de traduire sur le pouce cet extrait d’une récente lecture nocturne, dans lequel une graphomane impénitente et artiste hors pair s’insurge contre les tenants de la lecture utilitariste, illustrant ce faisant avec brio ce qui fonde la passion des lecteurs de romans que nous sommes.

  On rapporte que lors de la cérémonie d’inauguration de la bibliothèque publique de Lambeth, à Londres, Sir John Lubbock [1834-1913, archéologue et naturaliste britannique influent] a fait à propos de la fiction romanesque les quelques remarques suivantes : « Sir J. Lubbock, en remerciant le prince de Galles et la princesse Louise, fit remarquer que les […]

Paul Bérato, portrait de l’artiste en écrivain populaire et homme généreux

Le tri de vieilles archives permet d’exhumer de précieux souvenirs. Celui de Paul Bérato, qui fut l’un des plus prolifiques et talentueux auteurs de littérature populaire de ce pays, occupe une place particulière dans ma mémoire.

  J’ai dû rendre visite deux ou trois fois à Paul Bérato (1915-1989), dans sa grande maison de Castelmoron-sur-Lot entourée d’un parc à l’abandon, alors qu’apprenti charpentier fraîchement arrivé dans la région j’entrais en contact par le biais de Michel Jeury avec les auteurs de SF du coin. Après une prise de contact épistolaire, je […]

Nuages 5/42 – Idée

Cinquième livraison de la prépublication en ligne de la traduction française du premier recueil de poèmes de Karin Boye, ‘Moln’ (‘Nuages’, 1922).

  Je n’y suis pas. Ici-bas, je ne l’ai jamais été. Je ne puis être autre chose qu’un reflet menteur, qui s’interroge et se demande où est son auteur, languissant de croiser quelque jour son être vrai. Selon la légende, dans un lointain pays de délices, s’écoule de profondeurs invisibles un flux miroitant. Sur ses […]

Antipericatametanaparbeugedamphicribrationes merdicantium

Puisqu’il était question l’autre soir de la magie des titres d’une bibliographie accolés les uns derrière les autres (dans la nécro de Georgie, suivez un peu), en voici une qui m’a ravi dès que j’en ai pris connaissance et que je ne me lasse pas de recaser ici ou là (au grand dam de celles et ceux qui commettent l’erreur de me suivre d’un peu trop près). Au chapitre des bibliothèques imaginaires, on peut dire que le père Rabelais se posait un peu là...

  « Bigua Salutis. Bragueta Juris. Pantofla Decretorum. Malogranatum Vitiorum. Le Peloton de Theologie. Le Vistempenard des Prescheurs, composé par Turelupin. Le Couillebarine des Preux. Les Hanebanes des Evesques. Marmotretus de Baboinis et Cingis, cum commento d’Orbellis. Decretum Universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum ad placitum. L’Apparition de saincte Geltrude à une nonnain de Poissy estant en […]

Nécrologie de George Griffith, « dernier Anglais tombé à Azincourt »

Après avoir évoqué dans un précédent billet d’agit’prop le début de la carrière de George Griffith et sa vocation de globe-trotter, penchons-nous ici sur sa toute fin de vie que sa nécrologie, parue dans les colonnes du London Illustrated News, ne fait que résumer à gros traits.

  De nos jours, on appellerait cela un entrefilet – illustré par un portrait en médaillon, certes, ce qui nous permet de découvrir à quoi ressemblait l’auteur sur la fin de sa vie, mais un entrefilet tout de même. L’étoile de George Griffith avait il est vrai beaucoup perdu de son lustre lorsqu’il mourut prématurément, […]